Les blogs et les « conseils santé »

*On me signale à l’oreillette qu’il serait bon de ne pas faire que critiquer et s’énerver…c’est parfaitement justifié. Désormais, à la fin de chaque article agressif-comme celui qui va suivre-, je m’efforcerai de le compenser par deux phrases positives et constructives.*

Lequel de ces deux patibulaires individus est le plus dangereux? Un blog de grand malade, qui raconte que le sida est une invention des laboratoires pharmaceutiques, ou un blog tout rose de conseils natures et recettes zen qui, de temps en temps, coule une bielle?

Parfois, la tête trop pleine de vapeur ou enflée par un nombre de visiteurs par jour trop flatteur, un de ces ayatollah de l’alternatif se lance dans le conseil médical au cours d’un article « santé ».

Pigeon vous parle aujourd’hui des signes qui ne trompent pas et qui vous aideront à savoir quand prendre votre courage à deux mains et fuir très loin. Nous prendrons comme malheureux exemple cet article, à lire intégralement avant de revenir…

Voici les quatre cavaliers de l’apocalypse, les quatre voyants rouges qui annoncent immanquablement une zone de forte turbulence argumentative, les trois mousquetaires de ceux qui n’aiment pas la logique.

I- Saint « On M’a Dit Que », priez pour nous.

Comme on peut le voir dès le début du billet de cette jeune énergéticienne, le poids d’une anecdote rapportée est énorme. « Il paraît qu’un monsieur est devenu aveugle à cause du traitement anti-palu », « On m’a dit que tel ou tel traitement marchait très bien », « mes amis, qui vivent là-bas, m’on dit qu’ils n’avaient jamais vu de cas de paludisme ».

Une personne habituée à faire fonctionner convenablement son esprit critique aura pour premier réflexe de répondre « Et alors? ». Pas l’auteure de ce blog, non. Elle qui pourtant pense faire preuve d’esprit critique en tirant des conclusions erronées à a lecture d’une carte, prend au contraire ces propos rapportés pour argent comptant.

Pourquoi?

« On m’a Dit Que » est l’expression directe du biais de confirmation. En effet, il est obligatoire qu’elle ait entendu d’autres sons de cloches allant complètement à l’encontre de ces anecdotes; pourtant, elle n’en est fait aucun cas. « On M’a Dit Que », c’est ce dont on va se souvenir parce que cela va dans le sens de ce qu’on a envie de croire. On collecte ces anecdotes formatées, la plupart relevant du domaine de la légende urbaine, et on les garde bien au chaud, empilées, toutes cuites et prêtes à être resservies.

« On m’a Dit Que », c’est se sentir mieux informé que nos pauvres congénères, ces moutons qui suivent sans réfléchir les recommandations des institutions (pouah!), c’est bénéficier de connaissances de premier choix (puisque mes amis « s’y connaissent »!) , secrètes, celles qu’on chuchote et qui doivent rester dans le petit cercle des initiés.

« On m’a Dit Que », c’est aussi l’expression du renversement de la charge de preuve. Qui n’a pas connu une discussion houleuse entre amis, où l’ on vous lance à la face « Comment expliques-tu que [insérer ici une anecdote rapportée, insondable et invérifiable] ? ».

Plutôt que d’essayer d’expliquer pourquoi les exemples fournis par l’auteure sont d’une stupidité abyssale, car on me répliquera que je ne suis pas médecin (good morning double standard), abordons pour une fois la preuve par l’exemple.

Ce qui va suivre est la pure vérité:

En trente-deux ans, j’ai vécu à Rueil-Malmaison, Rouen, Paris, Munich, Leipzig, Bamberg (petite ville de Bavière) et de nouveau à Paris.

En trente-deux ans et dans aucune de ces villes je n’ai vu de chien mort.

Aucun. J’en ai bien entendu parler, évidemment, on m’a dit que les chiens mouraient, mais je ne l’ai jamais vu. Alors, moi, je me dis, avec mon esprit critique, est ce que par hasard dans toutes ces villes, le chiens seraient immortels?

L’exemple du chien mort est volontairement ridicule et impossible pourtant je suis sûr que vous comprenez le principe. Prenons toujours l’exemple de ma vie, avec un autre sujet.

En trente-deux ans, et dans aucune de ces villes, je n’ai vu de cas d’infection au VIH. Ah!

On commence à aborder les cas plus intéressants: être séro-positif n’est pas écrit sur le front des gens, fort heureusement, surtout grâce aux thérapies désormais existantes. Mais la même chose est vraie pour le paludisme: dans les régions à forte incidence, les populations développent une tolérance au parasite, ils peuvent le contracter sans développer d’infection(1) et ce n’est pas écrit sur leur front.

Allons encore plus loin:

En trente-deux ans, et dans aucune de ces villes, je n’ai vu aucun cas de: mort par asphyxie, mort par balles, suicide, rupture du péritoine, glissade mortelle, noyade, complication mortelle de la coqueluche, complication mortelle de conduite avec quatre grammes dans le sang.

Oh, bien sûr, j’en ai entendu parler, mais je n’en ai jamais vu, donc quand même, je me permets de me poser des questions…

Vous voyez où je veux en venir.

II « J’ai le droit de réfléchir par moi-même et de me poser des questions »

Non seulement on a le droit, mais il le faut.

Seulement…lorsqu’on entend cette phrase, en particulier formulée ainsi, commencée par « j’ai le droit de », cela signifie neuf fois sur dix que l’on à affaire à un beau syndrôme de caliméro, à quelqu’un qui est dans la croyance, donc par définition se victimise et vit très mal la moindre critique ou contradiction.

Réfléchir par soi-même, si on le fait à l’endroit, signifie d’abord s’informer. Or, lorsqu’on souffre du syndrôme du « j’ai le droit de » (à prononcer en haussant le ton et en croisant les bras), s’informer veut trop souvent dire chercher confirmation. Alors on va, au sujet des vaccins par exemple, demander l’avis d’experts sur internet au sein d’un forum « esprit nature, métaphysique et mamans rose bonbon » (fictif mais on reconnaît), au sujet des médicaments allopathiques dans « la bible de l’homéopathie », au sujet du paludisme chez des amis n’ayant aucune compétence médicale…

S’informer, c’est lire beaucoup, et calmement, des sources vérifiables et pertinentes, demander, dans un cadre professionnel, l’avis de personnes dont les compétences sont elles aussi vérifiables. S’informer, c’est avoir le courage de confronter ses idées et préjugés avant qu’ils ne deviennent des croyances. Lorsqu’on a atteint l’état de croyance, c’est trop tard.

Abordons maintenant un sujet délicat qui va entèrement à l’encontre de la génération « TPMG » (Tout Pour Ma Gueule) et de l’égalitarisme aveugle: si tout le monde est capable de se poser des questions, tout le monde n’est PAS capable d’en tirer des conclusions pertinentes,  en particulier sur des sujets aussi complexes que l’épidémiologie, la virologie et la médecine en général. La vanité ne peut pas, ne veut pas supporter cette état de fait. « J’ai le droit de » a remplacé intégralement « Suis-je capable de ? ».

Pour bien faire la différence:

Une personne normalement intelligente même si elle n’est pas docteur en médecine, peut comprendre un diagnostic médical s’il est bien expliqué.

Mais une personne qui n’est pas médecin, même si elle est supérieurement intelligente, n’est pas capable d’établir elle-même un diagnostic. La différence est de taille, et n’a rien à voir avec l’intelligence: elle nécessite un apprentissage énorme de connaissances, et surtout, de savoir faire la différence entre corrélation et causalité (2)

Voyons maintenant à quel point la blogueuse ne sait PAS faire cette diférence.

Avec son très impressionnant esprit critique, elle remarque que l’incidence du paludisme a lieu essentiellement en Afrique, en particulier dans des pays qui souffrent de malnutrition. Elle saute immédiatement à la conclusion, « avec son esprit critique », que les deux sont « liés ». Evidemment, c’est exprimé sous forme de question, « est-ce que par hasard ce ne serait pas [insérer ici une ânerie]? ».

Il n’empêche que je sais, moi, faire la différence entre explicite et implicite et on ne me la fait pas.

Il y a corrélation, le paludisme sévit dans beaucoup de pays dont la population souffre de malnutrition. Il n’y a pas causalité directe: des touristes ou expatriés malchanceux ou imprudents meurent du paludisme alors qu’ils sont très bien nourris. Et certaines populations locales, mêmes souffrant de malnutrition, peuvent au contraire développer une accoutumance au parasite (3).

Dans la même veine, et avec un esprit critique de même qualité, on peut remarquer que le paludisme est présent essentiellement dans des pays dont les habitants ont la peau noire. Alors « est-ce que par hasard? ». Non.

Les pays concernés sont essentiellement, pour des raisons purement climatiques et géographiques, des pays d’Afrique (mais pas seulement), car le moustique bien particulier qui transporte le parasite vit dans ces régions (4) or, il se trouve que ce continent, pour des raisons multiples et complexes (politiques, historiques, climatiques), et qui n’ont rien à voir avec la qualité de ses moustiques, est un continent dont la grande majorité des pays sont extrêmement pauvres. Les populations de ces pays, pour des raisons évidentes, souffrent de malnutrition.

Pour conclure ce chapitre, voici un exemple historique de confusion entre corrélation et causalité.

Certaines peuplades primitives, par réflexe autant que par croyance, hurlaient ou effectuaient des cérémonies religieuses lors des éclipses pour intimider et éloigner la divinité ou la créature qui masquait le soleil. Cela marchait à tous les coups, immanquablement le soleil réapparaissait. Corrélation. Y avait-il causalité ?

Dans ce cas, faire la différence entre corrélation et causalité est possible pour n’importe qui, pour peu que l’on ait une connaissance basique du fonctionnement des planètes.

Dans le cas de la médecine, ce n’est PAS à la portée de tout le monde. Et cela n’a rien à voir avec l’intelligence: les connaissance à posséder sont trop nombreuses, trop pointues et trop spécifiques.

Inacceptable évidemment pour beaucoup de riches bourgeois experts en tout…mais c’est pourtant vrai.

III La terminologie et la pression de groupe

Oh, les beaux guillemets, subtilement placés, qui disent beaucoup sans en avoir l’air…Les vaccins « recommandés », les conseils « avisés » des médecins, les médicaments « efficaces », les « recommandations » de l’OMS, j’en passe et des pas mûres…Les blogs experts en santé alternative débordent littéralement de ces petites perles d’aigreur et de mépris envers la méchante médecine scientifique. D’ailleurs, j’ai choisi de parler de cet article en particulier, alors qu’il est loin d’être le pire ou le plus déjanté, parcequ’il contient beaucoup de ces drapeaux rouges, dont un qui m’a particulièrement mis en colère: « Les (pigeons) voyageurs qui se rendent dans les centres de vaccination ».

Là, on parle de moi…

La prétention est telle que, sans plus d’explications, on distingue ceux qui se font avoir, et qui suivent pigeonnement les recommandations de l’OMS ou de leur médecin, qu’est-ce qu’ils sont bêtes, de ceux qui ne se font pas avoir-comme elle évidemment-et qui « réfléchissent par eux mêmes »…et qui prennent leurs conseils santé sur internet.

De même, les médecins-apparemment tous, sans distinction- « s’y connaissent en « médecine tropicale » (comprenne qui pourra) autant que moi en plomberie »…

Ces petites piques sont, elles, l’expression directe de la pression de groupe. C’est l’affirmation péremptoire lancée avec menace sous-jacente, celle du « si tu ‘est pas d’accord c’est que tu es un pigeon », celle du « tout le monde sait ça » et du « si tu n’as pas compris, je ne peux rien pour toi ».

Nous l’avons tous vécu, à l’école, au collège et lycée, et continuons de le vivre en tant qu’adultes: les effets de la pression de groupe sont subtils mais dévastateurs.

IV Les sources et références, c’est pour les nazes

Comment peut-on faire confiance à des affirmations et conseils médicaux, au sujet d’une maladie mortelle, lorsqu’il n’y a pour toute source ou référence que « newsletter alternative santé, la bible des huiles essentielles, et quelques amis malgaches »?

C’est une règle d’or: toute publication à prétention scientifique et surtout médicale, et qui ne source aucune de ses affirmations, n’est pas digne de confiance et doit être immédiatement reléguée aux oubliettes. Surtout, SURTOUT lorsqu’ils s’agit de conseils médicaux!

Voici l’apothéose du dangereux ridicule: cet article affirme que l’on n’a pas trouvé mieux que le Tropic’Aroma en ce qui concerne la fièvre jaune (on en meurt, et c’est particulièrement moche), la dengue, le chikungunya et…la polio? La fièvre jaune et la poliomyélite sont des maladies extrêmement graves, des maladies que l’on pourrait éradiquer grâce aux vaccins (5) mais, bien sûr, tout en bas de pages, il est écrit en gras « aucun vaccin »…Rien, absolument rien de vient appuyer ces affirmations incroyables concernant le Tropic’Aroma.

On est dans le domaine de l’opinion, évidemment, on a parfaitement le droit d’exprimer sa méfiance envers les vaccins, et de publier ses opinions. Et c’est mon opinion que prodiguer ce genre de conseils en ce qui concerne une telle série de maladies mortelles relève de l’irresponsabilité la plus grave.

Pour ne pas tomber dans le « faites ce que je dis pas ce que je fais », j’explique mon animosité particulière.

Ce genre de blogs et d’articles encourage l’alternative. L’alternatif, dans la santé, cela veut dire clairement « à la place de ». On y est encouragés à « faire ses propres expériences » et à « au moins essayer ».

Or, dans le cas du paludisme, si on attrape le mauvais type de parasite, on a vingt-quatre heures après l’apparition des symptômes pour se précipiter à l’hôpital. L’évolution peut être extrêmement rapide (l’auteure de ce blog le sait, puisqu’elle en parle), et l’on n’a PAS LE TEMPS d’avaler de l’argile ou de se tartiner de lavande « pour essayer ». Des touristes meurent régulièrement du paludisme, parcequ’ils pensent avoir attrapé un rhume, dû au voyage ou au décalage horaires; ils arrivent à l’hôpital trop tard et meurent au service réanimation.

D’autre part, comme je l’ai déjà dit, le diagnostic n’est pas à la portée d’un profane, certainement pas en ce qui concerne la contraction d’un parasite: on ne se trimballe pas avec des médicaments et des antibiotiques en poche dont les effets secondaires peuvent être lourds (c’est écrit en gros sur les posologies, le petit papier dans la boîte) pour les prendre sans indication lorsqu’on « pense » avoir contracté la maladie, comme le suggère encore notre championne.

Le dépistage du parasite se fait en laboratoire, pas au doigt mouillé.

Conclusion

Pourquoi prendre comme exemple cette auteure, et pas d’autres qui, beaucoup plus furieux, encouragent à ne pas se soigner du cancer ou du sida par exemple?

Comme je l’ai déjà dit, à cause de la phrase sur les « pigeons » qui se rendent dans les centres de vaccination (on sait déjà tout le bien que je pense des anti-vaccin radicaux).

Ensuite et surtout parce que ce genre de blogs mêle, peut-être sans le vouloir, vérités et graves erreurs.

D’autre part, il est très représentatif, et est formaté sur le modèle de milliers d’autres pages qui pullulent et se reproduisent comme une armée de lapins roses:

Rendons à César ce qui est à César:

Les huiles essentielles peuvent, dans certains cas, être bénéfiques. Tout d’abord dans leur principe elles aident à lutter contre la surmédication ou l’automédication, un fléau bien réel et catastrophique our la santé publique: le stress, les petits maux, soulagement des symptômes du rhume, etc…On n’a pas attendu la grande mode des huiles essentielles pour connaître les effets bénéfiques des plantes.

Certaines huiles sont également d’efficaces répulsifs face aux insectes: là encore c’est un savoir qui précède de très longue date la médecine allopathique.

Il est également vrai que la résistance des moustiques aux insecticides est un problème, qui freine la lutte anti-vectorielle de l’OMS (c’est à dire la lutte contre le porteur de la maladie). L’utilisation massive d’insecticides commerciaux peu efficaces est nocive pour tout le monde, c’est vrai aussi.

Il est assez amusant que les quelques recommandations sensées présentes dans l’articles font parties des recommandations de la très méchante OMS dans la lutte contre le paludisme: éviter d’abord la piqûre en dormant sous des moustiquaires efficaces et adaptées, porter des vêtements longs…

Mais en mêlant vérités, demies-vérités et aberrations, ce genre de discours est extrêmement dangereux, car il se déguise en discours rationnel et mesuré tout en racontant n’importe quoi, entretenant la confusion, la méfiance, et encourage à se tourner vers des thérapies qu’aucune méthode ou étude ne vient prouver ou appuyer. Et, parce qu’il est mélangé avec d’autres articles bénins ou même sensés (recettes de cuisine, conseils cosmétiques nature…), on a baissé la garde.

Ces  blogs, pages, articles, sont extrêmement nombreux et le plus difficile lors de la rédaction de ce billet a été de ne pas pouvoir citer et parler de tous les arguments fallacieux, profondes incohérences, et sous-entendus que l’on peut trouver. Il a fallu choisir et se concentrer sur ce que je pense être l’essentiel, et si vous écrivez aussi de votre côté, vous savez à quel point il est difficile de choisir…

 

 

Les deux phrases positives et constructives de pigeon.

-Les médecins c’est comme les châtaignes. Des fois on tombe sur une pourrie, mais il faut pas en vouloir à toutes les châtaignes.

-Mangeons beaucoup moins mais beaucoup mieux, sauvons la planète.

 

Pour aller plus loin:

Un énorme pavé très instructif: http://www.infectiologie.com/site/medias/enseignement/ePillyTROP/ePillyTROP.pdf

Notes et références:

(1) Cf le pavé cité dans « pour aller plus loin », au chapitre paludisme.

(2)Rire un peu en apprenant un  peu plus sur la confusion entre corrélation et causalité: http://www.cndp.fr/entrepot/themadoc/probabilites/reperes/causalite-et-correlation.html

(3) De nouveau: http://www.infectiologie.com/site/medias/enseignement/ePillyTROP/ePillyTROP.pdf

(4)Institut pasteur au sujet du paludisme: http://www.pasteur.fr/fr/institut-pasteur/presse/fiches-info/paludisme#Epidémiologie du paludisme

(5) Source: Organisation Mondiale de la Santé.http://www.who.int/mediacentre/factsheets/fs100/fr/

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Le Code Complotiste

Pigeon du canal est passé du côté obscur.

Je m’adresse cette fois à tous ceux qui sont en mal de reconnaissance, d’argent, de rêve, à tous ceux qui s’ennuient ou ceux qui refusent le progrès scientifique, et leur livre le Code de la Complosphère, fruit d’un long travail de recherche et d’une dangereuse immersion dans le monde des blogs obscurs, des forums, des livres et des vidéos qui piquent les  yeux.

Diabolique instrument de manipulation, ce véritable Necronomicon du petit complotiste permettra à un esprit retors  en manque d’attention de créer sa propre théorie à succès-qu’ elle soit une théorie du complot politique, une négation de l’histoire ou encore une révision complète des civilisations anciennes- ainsi que de la diffuser et la soutenir.

Sans plus attendre, Pigeon du Canal vous livre cet outil dangereux.

Le Code Complotiste

Préambule

Vous qui voulez changer le monde, offrir aux autres des rêves nouveaux, combattre les dogmes et pourfendre le mensonge, et ce à grands coups de rien, ne pouviez pas vivre une époque plus fertile que la nôtre. Grâce à la télévision, Internet et au clientélisme médiatique et politique, qui ont pour effets-entre autres- l’accélération exponentielle du flux d’information en même temps que l’absence quasi-totale de vérification de celle-ci, et ce malgré une augmentation du niveau moyen d’éducation.

Si beaucoup de Français continuent leurs études plusieurs années après le baccalauréat, la plupart d’entre eux n’ouvriront plus de livre d’histoire ou d’archéologie après la Terminale. D’ailleurs une forte proportion n’ouvrira plus un seul livre du tout, et c’est bon pour vous ; il sera d’autant plus aisé de les enfariner qu’ils se croiront très cultivés. L’éducation n’implique pas la connaissance ou la réflexion.

Cet état des choses comporte une limite : on peut savoir parfaitement réfléchir sans être cultivé, et inversement. Ce sera à vous, futur gourou ou leader de comptoir, de déterminer où se situe l’ignorance de votre public. Vous pourrez faire croire à un docteur ès littérature ancienne qu’il n’y a jamais eu aucune navette dans l’espace, car s’il peut lire et interpréter Tristan et Isolde en vieux français il ne sait peut-être pas faire une addition ; à l’inverse, vous ne ferez qu’une bouchée  d’un éminent biologiste en lui racontant que les Pyramides d’Egypte n’ont pas été érigées par des humains.

D’autre part, société technologique oblige, la plupart des personnes qui composent votre public potentiel sont très peu capables de leurs dix doigts et de leurs jambes, voire de leur cerveau. Et ils considéreront naturellement que cela est vrai pour le reste de l’humanité quelle que soit l’époque. Par exemple, s’ils se sentent incapables de tailler parfaitement un caillou et de le déplacer, il sera enfantin de leur faire croire que cela a toujours été impossible et pour tout le monde.

Les articles qui composent ce code sont autant de clefs qui vous ouvriront les portes souvent mal gardées du cerveau des gens, et seront les mécanismes essentiels autour desquels articuler vos idées.  À force de travail, de persévérance et d’absence totale de honte, vous tiendrez bientôt entre vos mains une jolie petite théorie, mythologie ou cosmogonie, qui peut rapporter très gros.

Article I: Aucune cohérence, aucune logique

La création d’une théorie du complot n’a besoin d’aucun talent particulier, simplement de disposer de beaucoup de temps. Une fois votre domaine de départ choisi (Histoire, négationnisme, archéologie, politique etc…), observez et collectionnez chacun des éléments qui, isolés, semblent étranges ou impossibles. Une tour qui s’effondre « trop droit » ou « trop vite », une statue « trop symétrique », un caillou trop lourd ou trop lisse, les yeux d’un politicien qui, vus d’un certain angle, ressemblent à ceux d’un lézard, des signes des symboles qui ressemblent à des ovnis, des mots qui se ressemblent étrangement ou qui pourraient être les anagrammes d’autre chose. Rassemblez, et empilez.

La numérologie est une pierre angulaire de la complosphère. Grâce au principe de l’illusion statistique, vous éblouirez votre public avec de savants calculs ne prouvant rien du tout mais aboutissant à des résultats beaucoup trop stupéfiants pour être dus au hasard.

En traficotant un peu vous pourrez prouver par exemple que le cercle inscrit dans la base de telle pyramide, soustrait à la hauteur de telle autre et multiplié par Pi (ou Phi, ou tout ce qui vous arrangera) aboutira à un chiffre qui ressemble étrangement à la vitesse de la lumière. Les œuvres de Piazzi Smyth ou Maurice Chatelain (1) regorgent de ces calculs.

Ne vous souciez pas de la signification de ces résultats : leur simple accumulation créera un phénomène d’illusion statistique tout à fait rentable, que vous résumerez par « c’est quand même étrange, non ? ».

Commencez aussi souvent que possible par la fin. Principe de base, issu directement de la numérologie, partez d’une «hypothèse de travail «  (les américains ne sont pas allés sur la Lune) et recherchez tout ce qui semble, de près ou de loin, aller dans ce sens, en faisant abstraction absolue de tout le reste.

Plagiez sans retenue. Ne vous inquiétez pas, c’est pratiqué fort cordialement dans le milieu. Prenons par exemple le cas de la théorie des Anciens Astronautes ; le premier auteur de cette théorie à rencontrer un succès planétaire fut Erich von Däniken dès 1969, succès jamais démenti à l’aide de publications et de rééditions quasi-annuelles jusqu’aux années 2000. Il est vu comme l’un des pères fondateurs de l’astroarchéologie, selon laquelle des civilisations anciennes d’extraterrestres ont visité les Hommes plusieurs fois au cours de l’Histoire. Pourtant, la très grande majorité des arguments et « preuves » présents dans son premier livre sont issus directement de Robert Charroux et de son Histoire inconnue des hommes depuis cent mille ans, datant de 1963. Robert Charroux s’étant lui-même inspiré de Pauwels et Bergier et de leur Matin des Magiciens (1960) s’étant approprié de nombreux mythes et légendes pourtant parfois déjà reconnus comme canulars (2).

À cette bouillabaisse archéologique, chacun des auteurs ajoute invariablement des chapitres entiers de numérologie estampillés Piazzi Smyth, Funck-Hellet ainsi que les fausses traductions sumériennes de l’inénarrable Zecharia Sitchin (3), permettant de justifier par « d’authentiques anciens manuscrits » l’existence d’extraterrestres, d’hommes-lézards et tout ce que vous voudrez y voir.

Article II: La Science est une vieille sorcière qui pue.

On s’y référera très fréquemment.  Il s’en dégage trois intérêts majeurs :

Une justification a priori. La science en général est vécue par une frange de la population-celle qui vous intéresse-comme une oppression, comme une autorité qui nous empêcherait de rêver, de penser ou même de vivre. C’est très flagrant par exemple lorsqu’on veut parler du moteur surunitaire, qui produirait de l’énergie à partir de rien. Les lois de la physique qui s’y opposent radicalement (principe de Carnot notamment) sont souvent vécues comme des barrières obscures et imposées arbitrairement. Or, tout discours s’attaquant directement aux principes scientifiques de base, précipitera dans vos jupons un flot de joyeux opprimés adeptes de l’énergie libre, de l’astrologie ou autres homéopathies. Réfutez tout simplement Carnot- ou Einstein si la Relativité restreinte vous empêche de dormir.

Une justification a posteriori, dont abusent par exemple les théoriciens des Anciens Astronautes et/ou des Pyramides d’Egypte extraterrestres/atlantes. Votre théorie ne tient pas la route historiquement ou archéologiquement ? Aucun problème, ce sont les historiens qui se trompent. Votre petit tour de passe-passe numérologique ne donne pas exactement la vitesse de la lumière en centimètres/secondes ? Aucun problème, les scientifiques se sont trompés lors de leurs calculs.

Un potentiel de victimisation énorme (aka syndrôme de caliméro) et fort pratique. En effet, si vos théories ne vont pas jusqu’au bout, si les éléments disparates que vous réunissez dans un livre ou une conférence ne sont pas cohérents, c’est parce que la Science vous en empêche, parce qu’ à cause d’elle vous n’avez pas pu aller au bout de vos travaux, ou encore, parce que vous avez trop peur des représailles. C’est aussi grâce à cela que les complotistes expliquent le silence des scientifiques ou universitaires reconnus : ceux-ci se taisent car ils ont peur. Cette victimisation à elle seule pourrait d’ailleurs faire l’objet d’un complot distinct : la Société des Tueurs à Gages de la Science Officielle, qui surveille de très près chaque scientifique, serait le premier employeur mondial.

Article III: Le double standard est votre meilleur ami.

Vous adapterez vos discours et vos principes à chaque instant afin qu’ils servent directement  votre cause.

Cela s’applique d’abord au fondement des théories complotistes ou alternatives. En effet, il vous suffira de trouver une ou deux inconnues ou incertitudes dans une « version officielle » (les Pyramides d’Egypte, la construction du Machu Picchu, la chronologie de l’histoire officielle) pour que tout s’effondre ou doive être entièrement revu. Vous trouverez toujours un accomplissement humain trop extraordinaire pour qu’il ne soit pas louche.

A l’inverse, vous aurez parfaitement le droit d’amonceler les approximations, mensonges et faux : à votre humble avis, il suffit qu’une infime partie de votre théorie soit juste pour que tout le reste soit valable et vendable. D’ailleurs il n’y a pas de fumée sans feu, tout le monde sait cela. Erich von Däniken, notre maître à tous, a parfaitement compris le principe et ce depuis cinquante ans : devant l’incroyable flot d’informations que comporte ses innombrables publications, pour beaucoup de gens il paraît impossible que tout soit faux : peu importe que la quasi-totalité soit cordialement plagiée ou redite.

Exigez toujours plus de preuves que la réalité ne peut en fournir, tandis que de votre côté de démontrez rien, vous n’en avez pas le temps. C’est ce que font depuis les années soixante ceux qui ne croient pas aux missions Apollo. Aucune photographie, aucun film, aucune roche lunaire, aucune parole d’astronaute n’a jamais été et ne sera jamais suffisante.

Voici par exemple la seule preuve qui vous semblerait acceptable et qui attribuerait sans conteste la construction de la Grande Pyramide au Pharaon Kheops : une lettre manuscrite, de la main même du monarque, certifiant de l’authenticité du monument, accompagnée d’une photocopie de la carte d’identité d’y-celui (recto-verso) et de tous les justificatifs et autorisations administratifs attendues d’un tel chantier, dûment visés et tamponnés par les autorités compétentes.

Pas de panique, si un tel document venait à apparaître, il vous suffira de dire que c’est un faux, bien sûr : lors d’une éventuelle authentification du document, se référer immédiatement à l’Article II.

Article IV: Vous ne faites que poser des questions

Ou l’art de la pirouette. C’est la soupape de sécurité dont vous userez et abuserez en permanence : devant une contradiction un peu trop bien construite, s’il vous venait par exemple à croiser le chemin d’un vrai scientifique, il vous suffira de dire que ce qui était des affirmations péremptoires ne sont en fait que des hypothèses de travail, et que vous ne faites que poser des question, vous en avez bien le droit(4).

Cela vous donnera une bonne occasion de vous victimiser (cf Article II), et d’accuser la science de rejeter une hypothèse sous prétexte qu’elle ne correspond pas au « dogme ». Exercez-vous bien, et observez vos prédécesseurs, cet Article ressort inlassablement de chaque débat, de chaque contradiction ou échange de pamphlets. Il en ressort là encore plusieurs avantages :

Comme Reopen911 par exemple, vous pouvez construire un site internet et une association entière, conséquente, en ne disant jamais rien (5); et c’est tant mieux car vous seriez bien embêtés. Absolument oublieux du principe scientifique de base qui est d’infirmer une théorie qui fait consensus à l’aide d’arguments réfutables, vous réfuterez sans vous donner la peine du moindre argument. Puisque vous ne faites que poser des questions.

Affirmer quelque chose de clair vous obligerait à un long travail de cohérence et de vérification, habituellement pour les scientifiques le travail de toute une vie. Non, comme Von Däniken, Charroux, Grimault, comme les récentistes ou autres adeptes de complots globaux, accumulez les incohérences, ne vous préoccupez aucunement de ce que vos idées se tirent des balles dans le pied: vous ne faites que poser des questions.

Article V: Ne respectez aucune règle

Les bases d’un dialogue sain vous mettraient immédiatement en grande difficulté. Heureusement pour vous, les techniques de guérilla rhétorique sont depuis longtemps connues et répertoriées.

Voici le triumvirat des plus abjectes.

Gish Gallop (le Galop de Gish). D’après le créationniste américain Duane Gish ; dans bien des cas il vous suffira de submerger votre interlocuteur de questions ou de faits, cela à toute vitesse (d’où le galop), pour qu’il perde pied ou s’arrache les cheveux. La qualité des arguments n’importe absolument pas, ils peuvent être un à un tous parfaitement nuls, seuls leur nombre et leur agressivité comptent. Un argument, même faible, exige un temps certain pour être expliqué et réfuté ; présentez à votre interlocuteur une quinzaine d’arguments obscurs d’un seul coup, et criez victoire lorsqu’il n’aura pas le temps ou l’énergie de tous les réfuter. C’est à vomir, mais cela fonctionne très bien : c’est la technique favorite des créationnistes mais aussi des adeptes du film La Révélation des Pyramides, par exemple.

L’inversion de la charge de preuve. Dans le monde scientifique comme dans le monde judiciaire, c’est à celui qui avance quelque chose d’apporter ses preuves. Mais en vertu de l’Article II, la charge de preuve ne vous concerne pas, ainsi vous commencerez la plupart de vos phrases par « Comment expliquez-vous que… ? ». Comme il est peu probable que vous rencontriez un détracteur qui puisse répondre à tout, vous le coincerez assez vite. Ajoutez : « puisque vous ne savez pas cela, comment pouvez-vous prétendre répondre au reste ? ».  Dans le cas, rare, où quelqu’un puisse répondre à toutes vos inversions de charge, accusez-le d’avoir réponse à tout : c’est toujours louche.

La Danse de Patrice et Jacques, ou la technique de l’évitement amphigourique. Impossible de parler de guérilla argumentative sans parler de Jacques Grimault et Patrice Pooyard, auteurs du film La Révélation de Pyramides et maîtres absolus lorsqu’il est question d’improviser ou de répondre complètement à côté d’une question embarrassante. Vous êtes pris en flagrant délit d’invention de citation, de plagiat ou d’usage de faux ? Répondez que vous, vous lisez le latin et le grec, contrairement à votre détracteur, et que par conséquent le cours du sanglier n’est plus ce qu’il était. On vous demande vos sources et vous êtes bien embêté ? Invoquez des procès inextricables qui feraient pâlir d’envie Bernard Tapie. Délayez copieusement et pimentez d’insultes scatophiles et  anachroniques : le tout doit être un pâté épais et indigeste, c’est important (6).

Il existe bien entendu de nombreuses autres techniques toutes plus malhonnêtes les unes que les autres, comme le déshonneur par association, mais qui sont déjà connues et répandues ; vous avez compris le principe et une liste ferait l’objet d’un traité à part.

Article VI: Ne sortez jamais sans votre expert

Il n’est pas de théorie fumeuse sans caution scientifique, réelle ou fabriquée.

Une technique très employée est d’interroger des scientifiques hors de leur domaine de compétence. S’il est question de trous étranges dans un caillou très dur, trouvez un scientifique dont la compétence a un rapport vague avec les cailloux (comme un ethnologue) qui confirmera face caméra que oui, ce trou est étrange. S’il est question d’un bâtiment très ancien, demandez l’avis d’un architecte moderne qui vous parlera des machines qu’ils utiliseraient, eux, pour le construire. En le poussant un peu vous lui ferez dire qu’il ne sait pas comment ils ont fait à l’époque, et hop, après quelques coupures bien placées, le tour est joué. Cherchez du côté des ingénieurs : leur ego naturellement gonflé les rendra encore plus susceptibles de raconter des âneries hors de leur domaine de compétence.

Une autre technique, un peu plus dangereuse, est de s’autodéclarer expert. Ce fut le cas par exemple de Bill Kaysing, qui a passé sa vie à nier la réalité des missions Apollo, et qui se présentait comme un ingénieur travaillant pour la NASA à l’époque, ou encore de Maurice Chatelain, lui aussi soi-disant chef des télécommunications lors des mêmes missions Apollo. Tous les deux furent démasqués très vite mais cela n’eut aucun impact, leurs allégations n’ayant étrangement pas grand-chose à voir avec leur supposé domaine d’expertise (7).

Pour les moins exigeants, comme la série américaine Ancient Aliens, il suffit d’écrire des livres sur un sujet pour être un expert valable.

À l’inverse, et en vertu de l’Article III, vous exigerez systématiquement de vos détracteurs d’être surdiplômés précisément dans le domaine en question.

Dans le cas, rare, où ils le seront, vous exigerez d’eux qu’ils aient étudié sur place, en personne, le caillou, le trou, la ligne un peu trop à gauche ou la statue étrange en question.

C’est ce que fit par exemple sur le plateau d’Apostrophes dans les années 70 un Francis Mazière (expert autoproclamé de l’île de Pâques) dérangé par l’argumentation trop bien ordonnée de Jean-Pierre Adam. Alors que celui-ci venait de démontrer que certaines des pierres « mystérieuses » dont parlait Robert Charroux étaient des faux notoires, Mazière lui opposa simplement que puisqu’il n’avait pas vu les pierres de ses propres yeux, ni mis les pieds à Nazca, il n’avait pas le droit d’en parler. C’est nul, mais ça marche.

En vertu encore de l’article III, et en totale rupture avec le principe élémentaire du consensus scientifique, la parole d’un seul expert allant dans votre sens suffira à occulter celle de tous les autres. En cas de nécessité, une ou deux phrases tirées d’auteurs anciens (Hérodote, Platon, Diodore de Sicile) feront office de parole d’expert.

Article VII: Le vocabulaire indispensable

L’utilisation d’un vocabulaire propre à la complosphère vous permettra, d’une part, d’être facilement identifiable par de futurs adeptes, et d’autre part vous épargnera d’avoir à expliquer et approfondir vos idées.

En vertu de l’Article II, la science est toujours « officielle » lorsqu’elle ne sert pas vos idées. Ainsi, commencez vos phrases par « on nous dit que » ou bien « on veut nous faire croire que » ; bien souvent cela suffira. La nature hautement technique de certains principes scientifiques, en particulier ceux qui desservent vos théories, nourrit à elle seule la défiance de beaucoup de gens, qui n’acceptent pas ce qu’ils ne peuvent comprendre.

La version officielle est celle que vous voulez réfuter, et fonctionne selon les mêmes principes que la science. Il vous suffira de parler de la « version officielle » d’un air désabusé, en haussant les épaules : la pression de groupe fera le reste et vous n’aurez pas à vous expliquer plus outre. Inspirez-vous des attentats du 11 Septembre 2001, et des détracteurs de la « version officielle » : par un effet pervers de pression de groupe, largement répandu en France, le simple fait de parler de version officielle est intimidant, car il sous-entend que croire à cette version ferait de quelqu’un un mouton bêlant. Nul besoin de remplacer la version officielle par autre chose, l’intimidation suffit.

« Vous croyez vraiment que… ? » est l’expression de l’argument d’incrédulité, à la fois l’argument le plus pauvre et le plus utilisé dans la complosphère. La simple utilisation de ce début de phrase suppose qu’une chose paraissant impossible ou extraordinaire est, de fait, réellement impossible. Cela suffit à une grande majorité de la population.

« Pourquoi n’en parle-t-on pas ? » est l’expression du référant universel « on nous cache tout ». Il se base sur l’ignorance de votre public dans un domaine donné : en effet, si on ignore ce qui se dit, on ignore forcément ce qui ne se dit pas. Cela vous donne le double avantage de faire croire qu’on  nous cache tout et en même temps de paraître supérieurement informé. Une autre utilisation possible est de raconter n’importe quoi, puis d’ajouter « mais cela on ne vous le dit pas », grande spécialité encore de Jacques Grimault mais aussi de David Icke, qui soutient que la planète est gouvernée par des lézards(8).

Les « élites »(ou « puissants ») sont toujours à la fois « dominantes » et « dogmatiques ». C’est un formidable passe-partout et résume seul  tout ce qui précède. Tout est de leur faute, invariablement.

La construction d’un vocabulaire propre à votre théorie est essentielle : elle sera un point de repère, un marqueur de votre identité. En jonglant avec les cinq exemples qui précèdent, et avec de la pratique, vous pourrez bientôt soutenir une conférence de plusieurs heures devant un parterre de moutons médusés. Les auteurs ou défenseurs du film « La Révélation des Pyramides » parlent inlassablement de précision au tiers ou dixième de millimètre, de choses « en rapport avec » ou « en polarité de » (ajouter avant et après n’importe quel mot), sans oublier le fameux « etc je n’en dirai pas plus » qui permet à Jacques Grimault d’improviser des heures durant.

Article VIII: Ratissez large

Une personne adepte d’une théorie du complot est fortement susceptible de croire à une foule de théories connexes. Par exemple, la plupart des adeptes de Reopen911 sont bien entendu des adeptes du complot de la NASA et de n’importe quel crash d’avion mystérieux. Les « chercheurs de vérité » d’archéologie mystique ou alternative sont bien souvent des adeptes de l’alchimie ou du « moteur à énergie libre », ceux qui croient à une organisation mondiale surpuissante et maléfique d’hommes lézards, sont susceptibles de croire sans distinction à tout ce qui précède.

Il serait regrettable que, par un stupide souci de cohérence, vous refusiez un tel potentiel de vente et de diffusion. Ainsi on voit Jacques Grimault bouffer à tous les râteliers et donner dans l’alchimie, les pyramides, la réfutation de la physique « officielle », les mathématiques « nouvelles » (entendre « à venir prochainement »), le complot des missions Apollo, les extraterrestres qui nous observent, la réfutation de la théorie de l’évolution et, bien entendu, le moteur à énergie libre.

De la même manière, David Icke, pour faire tenir debout son gigantesque édifice d’hommes-lézards, est obligé d’embrasser sans distinction toutes les théories du complot existantes, les unes impliquant ou justifiant les autres. Chemtrails, Nouvel Ordre Mondial, Lézards (ou « shapeshifters »), complot du 11 Septembre, missions Apollo, la terre creuse, la terre plate, la planète Nibiru, la fin du monde et bien d’autres encore. Mais, bien entendu et en vertu de l’article IV, il ne fait que poser des questions(8, bis).

Alors, n’ayez pas froid aux yeux et ratissez très, très large.

Article IX: La carambouille.

La carambouille est une escroquerie vieille comme le monde, qui consiste à acheter une chose à crédit, puis de la revendre comptant, mais sans jamais payer sa dette. Le terme s’applique aussi lorsqu’on revend un bien qui ne nous appartient pas, dans l’immobilier par exemple.

Par extension, la carambouille peut désigner aussi un type d’escroquerie intellectuelle, comme de faire attendre quelque chose qui ne viendra jamais (comme le fait Rael depuis des dizaines d’années avec succès, prédisant l’arrivée des prophètes extra-terrestres dans un avenir confortablement lointain), ou faisant payer toujours plus cher l’ascension vers un savoir qui n’existe pas (comme le fait la scientologie, faisant payer des sommes exorbitantes l’accès au niveau supérieur, qui ne sera que l’antichambre du niveau suivant).

Sans forcément parler de dérive sectaire, vous prétendrez apporter les preuves de vos affirmations (Einstein avait tout faux, les datations archéologiques sont toutes fausses, l’Ether existe etc…) lors de parutions à venir-livre ou documentaires, car, pour l’instant, vous ne pouvez rien dire (cf Article II). Rajoutez-en des tonnes et intimidez de potentiels détracteurs en affirmant que les révélations à venir, bloquées pour des raisons complexes de procès et de droits d’auteur, sont de nature effrayantes et révolutionnaires, dévastatrices pour la « science officielle ».

Si vous êtes un brin malin, vous saurez tenir en haleine une audience en promettant beaucoup et en laissant entrevoir une accessible illumination ou révélation, réservées à une poignée d’élus ; révélations qui soit n’existent pas soit sont directement issues d’autres auteurs, à l’instar de Hancock, Beauval, von Däniken, David Childress et un grand nombre de pyramidomanes, archéomanes et autres Sitchin se piquant et repiquant les mêmes idées au fur et à mesures des rééditions, et ce depuis bientôt un siècle. Une belle carambouille intellectuelle dont vous saurez vous inspirer.

Annexe : au sujet de La Révélation des Pyramides

Le lecteur s’en sera aperçu, Jacques Grimault et Patrice Pooyard , auteurs du film « La Révélation des Pyramides » sont cités plus souvent qu’aucun autre auteur complotiste. Pourtant, ils ne sont pas les plus connus, ni les plus vendeurs, ni même, de très loin, les plus allumés (les cas de David Icke ou de Zecharia Sitchin sont beaucoup plus extrêmes). Je ne les considère pas non plus comme dangereux. Pourtant, et en particulier grâce à Jacques Grimault, ils représentent un cas d’école tout à fait fascinant. Quatre-vingt dix neuf pourcent des idées exposées dans leur film sont issues du plagiat, que ce soit des œuvres de Hancock, Beauval, Piazzi Smyth, Sitchin, Däniken et d’autres, et parfois même du repiquage de documentaires et séries antérieurs. À force de victimisations, de publications sur les réseaux sociaux, de conférences et d’interviews-fleuves (jusqu’à six heures !), les deux compères ont réussi à s’imposer comme experts et avant-gardistes en matière d’égyptologie, d’archéologie, ou même de physique et mathématiques. Et cela avec absolument aucune révélation à la clé, élevant la carambouille intellectuelle au niveau d’artisanat de pointe.

Jacques Grimault a en effet  élaboré un petit système très efficace de six films à paraître, et dont, pour des raisons de pédagogie et de logique, il ne peut rien dévoiler pour l’instant. Obligeant par là son auditoire à accepter ses affirmations souvent ubuesques pour ne pas dire hilarantes. Mais ce n’est pas tout ; ces films à paraître sont basés sur un livre de deux fois cinq cent pages qui n’existe pas, lui-même issu d’une gigantesque collection de classeurs (dont la quantité et l’épaisseur varient selon la conférence) que personne n’a jamais vue. Tout est la faute d’un homme, nommé délicatement le cafard, l’escroc ou le « Gollum », qui par ses procès, empêche à la fois la parution du livre, des films et d’un nouveau pan de mathématiques connu de Grimault seul. Le suspense est insoutenable, et cela fonctionne très bien ; en rebondissant sur le livre à paraître, les films à venir et les procès, il peut esquiver avec une aisance consommée n’importe quelle critique, accusation de plagiat, d’usage de faux (pourtant maintes fois prouvés), ou flagrant délit de gros n’importe quoi (9)

Ce qui ne revient pas à dire que les films n’existeront jamais : simplement chaque nouvel « opus », s’il vient à paraître, ne sera qu’un nouveau plagiat, toujours plus élaboré et toujours plus confus.

Ecouter Jacques Grimault improviser des heures durant au cours d’interviews est un pur plaisir : on y apprend par exemple que « les cailloux ont leur sexe partout, autour à l’intérieur etc », que Paris tire son origine de l’égyptien puisque son nom ressemble à « Bar Isis », et que l’île de la cité ressemble à une barque, qui « va dans le sens du soleil ». Ça ne s’arrête jamais et c’est fascinant, la théorie de la relativité c’est n’importe quoi et il le démontrera dans les films suivants, les photos des missions Apollo sont des fausses et il le démontrera plus tard, le moteur à énergie infinie existe et il le démontrera plus tard. Il a en outre étudié à peu près tout, est spécialiste en art-martiaux, a travaillé avec les services secrets, est musicothérapeute  et la CIA a peur de lui. Il a réponse à absolument TOUT, a une culture aussi étendue que confuse et fait preuve d’une grande capacité d’improvisation : cocktail fertile s’il en est.

Il faut ajouter que, très présent sur internet sous divers pseudonymes et parfois en nom propres, il dispose d’un étonnant catalogue d’insultes scatophiles et improbables comme « crème d’anus constipé», « cuistre pédant », « tapette ventilatoire »…

Mais, son véritable tour de force se situe ici : arrivant après tout le monde, et fort d’aucune révélation, il arrive à faire croire à ses adeptes qu’il avait tout découvert avant tout le monde, et ce depuis l’âge de quinze ans. Il aurait simplement choisi de ne rien dire avant, et ce par peur de la condamnation sociale (Article II). Et ça passe…

Inspirez-vous du maître, et bonne manipulation !

Notes

(1): Piazzi Smyth, Our inheritance in the Great Pyramidqui comporte également de nombreux aspects astronomiques et religieux. //Maurice Chatelain, Nos ancêtres venus du cosmos
(2): Voir le chapitre dédié à cette affaire dans Des hommes, des dieux et des extraterrestresde l’ethnologue  Wiktor Stoczkowski. À noter le prix exorbitant du livre, qui est presque introuvable dans le commerce: il est par contre disponible dans certaines bibliothèques comme la Bibliothèque Publique d’Information, à Beaubourg (bibliothèque entièrement libre et gratuite que je recommande fortement.)
(3): Funck-Hellet, à propos du mètre dans Le journal du caire (p.193)(à noter, plus loin, la réponse de J.P.Lauer au sujet du « mètre ésotérique »// Zecharia Sitchin, la plupart de son oeuvre est payante. Voir, pour la critique de ses « traductions » par un universitaire: sitchiniswrong.com
(4) Voir, à ce sujet, l’émission d’Apostrophes en question. La vidéo est payante (la moitié d’un paquet de cigarettes), mais je la recommande vivement: tout y est!! La victimisation, les questions évitées, la mauvaise foi, et on y voit surtout un Jean-Pierre Adam jeune, qui ne perd pas son calme et qui fait face aux mauvais mots avec beaucoup d’humour.
(5) À ce sujet un podcast de France Inter, à partir de 15.00 environ.
(6) à ce sujet et sur le site d’Irna: l’hilarante démonstration de l’évitement amphigourique avec, en bonus, l’adoption de divers pseudonymes, ainsi que les interventions de Jacques Grimault dans les commentaires de cet article.
(7) Bill Kaysing était non pas ingénieur travaillant pour la NASA mais documentaliste pour Rocketdyne, un sous-traitant, et ne travaillait même plus pour eux au moment des missions Apollo // Il n’y a absolument AUCUNE trace de Maurice Chatelain dans les archives des employés de la NASA, ce qui suppose qu’il n’a jamais occupé un poste tel que « Chef des Communications » pour les missions Apollo.
(8) Voir pour cela une des titanesques conférences de Jacques Grimault, voir parties 1 et 2 // Le site officiel de David Icke.
(9) Un des plus belles perles de Jacques Grimault (et c’est peu dire), à déguster sans modération.

Pour aller plus loin:

Au sujet du biais de perception et de confirmation: Café des complots

Sur le sujet en général: lire La démocratie des crédules, de Gérald Bronner (Puf 2013) et également Des hommes, des dieux et des extraterrestres, de Wiktor Stoczkowski (Flammarion 1999)

Pour se marrer au sujet de LRDP et Ancient Aliens: Le blog de Nioutaik

Pour avoir une analyse extrêmement sérieuse et détaillée des faits et idées présentes dans La révélation des Pyramides (et dans d’autres pyramides): Le blog d’Irna

Au sujet de Jacques Grimault en général, les vidéos venant et partant aux rythmes de youtube, il vous suffira de taper Jacques Grimault, Patrice Pooyard ou encore LRDP pour tomber sur le florilège.

Idem pour von Däniken, Sitchin ou David Icke: Google est votre ami!

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Sataniques et Mythiques vaccins

Henri Joyeux, suite à une pétition lancée en Mai au sujet des vaccins, est sous le coup d’une procédure lancée par le conseil de l’ordre des médecins, et est accusé d’asséner des contre-vérités et de tenir des propos anxiogènes, contraires à son rôle de Professeur en Médecine et à son serment.

Il a  le regard bienveillant, Henri Joyeux, sa blouse blanche et son âge lui confèrent une autorité naturelle. Petit sourire aux lèvres, il semble se préoccuper sincèrement du bien être des familles et prône la santé par une vie et une alimentation équilibrées. Enfin un discours sensé dans ce monde de brutes !

Le Professeur sait aussi, quand il le faut, prendre un ton dramatique, et lorsqu’il parle des vaccins comme en Mai dernier, les accents alarmistes ponctuent ses propos.  Pris au piège par les laboratoires et l’Etat lui-même, les jeunes parents n’ont d’autre choix que de faire vacciner leur enfant avec  un vaccin contenant des valences non-obligatoires.

En effet, le vaccin DTP simple (Diphtérie, Tétanos, Poliomyélite, les seuls vaccins encore obligatoires en France) n’est plus disponible depuis 2008, et est actuellement en rupture de stock-ce qui constitue un grave problème tant éthique que médical. Les vaccins proposés automatiquement comprennent en plus du DTP la protection contre la coqueluche, l’hépatite B et les haemophilus influenzae type B.

Ce n’est pas tout. Si seulement…Ces vaccins supplémentaires seraient  aussi  des menaces graves, puisqu’ils contiennent selon  Henri Joyeux des composants « dangereux, voire très dangereux  (sic) », aux effets dévastateurs.  Hydroxyde d’aluminium,  éthylmercure, sclérose en plaque, des noms qui font peur…

Il y a aussi des discours qui tuent. Des pétitions qui tuent, des sites internet, des mensonges qui tuent. On connaît la délinquance en col blanc : entrons  dans le monde aseptisé de la délinquance en blouse blanche, celle qui ment et terrifie les jeunes parents pour vendre quelques pauvres livres.

Le mythe du grand mensonge

Derrière Henri Joyeux, qui est un petit malin et se contorsionne pour échapper à l’étiquetage, il y a toute une mouvance, qui ne date pas d’hier et qui remonte même au tout début du vaccin, à la fin du XVIIIème siècle lorsque Jenner inventa le vaccin contre la variole (1) ; les opposants à la vaccination.

Ils étaient autrefois harangués par les autorités religieuses, qui appuyaient sur la corde sensible de la peur et de l’inconnu. Deux siècles et bon nombre de révolutions scientifiques plus tard,  les mêmes arguments font mouche, et pour une portion non négligeable de la population la seringue n’est toujours qu’une sorcellerie sentant dangereusement le soufre.

Evidemment, la parure n’est plus la même et le diable s’est tout simplement déguisé en laboratoire pharmaceutique. Ces labos qui mettent n’importe quoi sur le marché, nous piègent, nous gavent de pilules et de poisons tous plus terrifiants les uns que les autres, couverts et appuyés par nos gouvernements. Pour des profits monstrueux, démoniaques ! Les anti-vaccins, qui sont bien souvent des anti-médecine, tout en se prétendant experts ou médecins (2), n’ont jamais peur de l’emphase.

L’industrie pharmaceutique est soumise aux mêmes lois qui régissent le monde complexe des entreprises, et qui les font naître, croître, survivre ou mourir.

Prenons l’exemple du parcours du médicament.

De la découverte d’une nouvelle molécule à la mise sur le marché du médicament, il se passe entre quinze à vingt ans et en moyenne un milliard d’euros est dépensé par le laboratoire. Ceci sans aucune garantie d’Autorisation de Mise sur le Marché (AMM). Les obstacles sont nombreux, le contrôle et la sécurité drastiques, et les phases d’expérimentation (in vitro, pharmacologiques, précliniques, puis cliniques en trois phases) extrêmement codifiées et rigides.

Et c’est une bonne chose, c’est un système qui est basé sur les grands principes de la méthode scientifique, qui on fait leur preuves. Sans ceux-ci, la plupart d’entre nous seraient morts à la naissance, en petite enfance ou, pour les chanceux, vers cinquante ans, d’une appendicite ou d’une variole. Or, contrairement à ce que colportent les mouvements radicaux anti-vaccin, l’Etat intervient énormément puisque c’est l’Agence Nationale de la Santé et du Médicament (ANSM), suivie de la Haute Autorité Sanitaire et de l’Agence Européenne et de la désignation de rapporteurs, qui vont examiner tout le processus d’expérimentation depuis le début, ayant le pouvoir de mener librement des audits, chaque étape  devant être vérifiable et reproductible (3).

Ces organismes sont indépendants, et les rapporteurs nommés on l’obligation de déclarer d’éventuels conflits d’intérêts. L’AMM peut mettre trois ans avant d’être délivrée, l’ANSM ou l’Agence Européenne pouvant exiger des expérimentations supplémentaires…ou refuser tout simplement l’autorisation, si le médicament ne se révèle pas assez sûr, ou n’apporte rien de nouveau. Dans le cas des médicaments remboursés, c’est le Comité Economique des Produits de Santé qui fixe le prix de vente du médicament.

Il faut savoir aussi que dix-huit mois après le dépôt du brevet, celui-ci est publié : les laboratoires concurrents ne peuvent pas l’exploiter commercialement mais peuvent par contre profiter des découvertes effectuées, et refaire eux-mêmes les expérimentations. Une molécule bidonnée ou peu fiable serait  immédiatement dénoncée.

Un laboratoire bénéficie grandement de la mise sur le marché d’un médicament sûr et efficace, répondant à des besoins ; Oui l’industrie pharmaceutique travaille pour l’argent, elle n’a d’ailleurs jamais prétendu le contraire, et malheureusement, aucun système n’étant parfait, des scandales éclatent parfois. Mais comme on vient de le voir, le mythe des laboratoires tout-puissants, gavant impunément la malheureuse population de produits toxiques et inconnus ne tient pas la route.

À moins, bien sûr, d’assumer l’idée que des dizaines de milliers de personnes rien qu’en France soient impliquées dans une conspiration incroyablement et inutilement complexe, et n’en parlent jamais, même sur leur lit de mort. Soyons courageux.

Car c’est une réalité : croire à la théorie des vaccins inutiles, inefficaces et toxiques, c’est croire à une gigantesque théorie du complot.

Le mythe du tout naturel

Les opposants au vaccin, pour qui deux microgrammes d’hydroxyde d’aluminium constitue un danger terrifiant, veulent « laisser faire les choses » et exposer les gens à des maladies somme toute très « naturelles ». Il est vrai que les vaccins ROR (rougeole-oreillons-rubéole) ou ceux protégeant de la coqueluche sont assez récents, et que l’on a considéré pendant très longtemps que les maladies infantiles étaient une étape nécessaire au développement.

Mais les anti-vaccins négligent une chose: on peut en mourir. Si on considérait la contraction des maladies infantiles comme nécessaires, c’est parce qu’elle était aussi quasiment inévitable. La rougeole par exemple est une des maladies les plus contagieuses qui soit: se trouver dans la même pièce qu’un malade, c’est être contaminé. Dans le cas des oreillons, pour les hommes, il est préférable attraper la maladie tôt, pour ne pas risquer de devenir stérile en cas de contraction tardive; la rubéole est également très dangereuse pour les femmes enceintes.

Il est donc souhaitable d’avoir ces maladies pendant l’enfance, et grâce à la médecine moderne les enfants guérissent facilement dans la plupart des cas. Cet état des choses ne signifie absolument pas que ces maladies ne sont pas dangereuses: la rougeole peut occasionner des complications à vie, est parfois fatale, et des nourrissons meurent encore de la coqueluche. Alors oui, le taux de décès après contraction n’est « que » de 5% pour la coqueluche par exemple…Mais 5% c’est énorme, c’est plusieurs centaines de milliers de fois le taux d’effets secondaires graves après une vaccination!

Comment peut-on prétendre vouloir se protéger d’un danger non avéré et au même moment vouloir « laisser faire la nature » ? La nature est aujourd’hui victime de l’homme, c’est un triste constat, et il est donc de bon ton de considérer que, par opposition, la nature est fondamentalement bonne. D’ailleurs les courants anti-vaccins vont très souvent de pair avec les courants nutritionnistes bio (ce qui n’a rien de mauvais en soi) ou parfois extrêmes, comme « l’instinctothérapie » ou le  » crudivorisme  » qui, eux, font des morts.

La nature, si elle sait être magnifique, est aussi extrêmement cruelle, et on oublie une chose fondamentale: si l’espèce humaine se comporte de manière stupide et destructrice vis-à-vis de la planète, elle est également la seule espèce capable de considérer qu’elle se comporte mal.  Seul l’Homme a pu créer des morales et des principes qui l’ont élevé au-dessus de sa condition animale; un de ces principes est le refus de la sélection naturelle, pourtant le premier et le plus fondamental principe présent dans la nature.

On ne laisse pas mourir les nourrissons pour que seuls les plus forts survivent, on ne laisse pas des frères tuer le plus faible d’entre eux pour avoir plus à manger, et on ne laisse pas courir des maladies potentiellement mortelles « parce qu’il faut laisser faire la nature ».

Maintenant, on peut discuter de ces principes; mais là encore, les anti-vaccins devront être courageux et accepter que ce sont bien ces principes propres à l’humain qu’ils contestent.

Le mythe de l’atteinte aux libertés

Le principe de la couverture vaccinale est à mon sens le principe le plus important et aussi le plus ignoré.

Un vaccin, comme tout médicament ou toute procédure médicale, n’est jamais efficace à 100%, loin de là. Et ce n’est pas un secret, les taux d’efficacité sont connus et publiés. Elle varie d’une valence à l’autre, certains sont très efficaces (comme le DTP) d’autre beaucoup moins, comme le vaccin contre la grippe, qui a apporté tant d’eau au moulin des anti-tout…

Les  maladies en question sont des maladies transmissibles, contagieuses, et par définition elles sont problématiques dans le contexte d’une population. Or, un vaccin n’est efficace que  si toute la population ou presque est vaccinée; le faible pourcentage non-vacciné sera protégé par l’immunité de groupe. C’est à dire qu’au-delà d’un certain pourcentage de couverture vaccinale (qui varie selon les maladies), même si le vaccin n’est pas individuellement efficace à 100%, on considère que la probabilité d’apparition d’une épidémie est virtuellement nulle.

La vaccination individuelle ne peut donc pas fonctionner pleinement, ou en tout cas n’est pas sûre. Seule la couverture vaccinale l’est, et c’est bien pour cela que certains vaccins sont restés obligatoires. Certaines maladies, comme la variole, n’ont pas été éradiquées uniquement grâce à la vaccination; mais la couverture vaccinale a permis le repérage, l’isolement et le confinement des foyers restants: procédure évidemment impossible avec un trop grand nombre de malades (4).

D’autres, comme la poliomyélite ou la diphtérie, ont quasiment disparu de nos régions grâce à la vaccination de toute la population. Si on choisit de ne pas se faire vacciner, ou de ne pas vacciner son enfant, on expose aussi ses congénères, mêmes vaccinés (5).

L’attitude du « moi je…et les autres font ce qu’ils veulent » ne fonctionne pas dans le cas de la vaccination…Exposer ses congénères à une augmentation de risque d’épidémie est un acte égoïste et la vaccination obligatoire n’est pas une atteinte aux libertés. 

Des graphiques et des tours de passe-passe.

Tous les livres ou articles qui combattent la vaccination regorgent de graphiques et de chiffres. En général c’est assez simple, il suffit d’inventer ou trafiquer quelques dates et quelques chiffres, oh, pas beaucoup, juste assez pour faire croire que le taux d’autisme a explosé après l’introduction du vaccin ROR par exemple, voire qu’il rend malade de la rougeole…

D’autres manipulations sont plus pernicieuses et tournent autour de deux grands principes: les statistiques inversées et la confusion volontaire de morbidité et mortalité.

La statistique inversée, tout le monde sait ce que c’est: « 100% des gagnants ont joué », voilà pour la version simple.

On voit régulièrement, dans des articles ou ouvrages anti-vaccin, apparaître une anecdote selon laquelle, lors d’une épidémie de rougeole, une forte proportion de malades étaient vaccinés. Cela choque, et le but est évidemment de convaincre le lecteur-ou le spectateur-que les vaccins sont inefficaces.

Ces chiffres sont volontairement isolés de leur contexte; car il faut observer le foyer d’épidémie dans son ensemble et replacer le nombre de malades dans la population : or, systématiquement, dans une population donnée, un très faible pourcentage des vaccinés tombent malade (qui correspondra directement au taux d’efficacité du vaccin), et dans un cas d’épidémie de rougeole, la quasi-totalité des non-vaccinés seront contaminés. 

La statistique inversée est la forme de manipulation la plus répandue dans les milieux complotistes, car elle est très facile d’utilisation et le biais engendré est énorme.

La confusion entre morbidité et mortalité est également une spécialité des lanceurs d’alertes en tout genre. Le taux de morbidité, pour une pathologie donnée, c’est le nombre de malades pour une maladie donnée dans une population donnée; le taux de mortalité, le nombre de morts. Il faut rajouter le taux de létalité, qui est le nombre de morts rapporté au nombre de malades; or il est assez facile de jongler entre ces trois taux lors de la présentation d’un graphique.

C’est même un fer de lance: elle permet, encore une fois à coups de graphiques,  de laisser penser que le vaccin contre une maladie donnée est arrivé après une chute drastique de la mortalité-souvent grâce à d’autres progrès de la médecine, et qu’il n’était donc pas nécessaire, ou que l’éradication de certaines maladies par le vaccin est un mythe.

Or un vaccin n’a rien à voir avec la mortalité en cas de contraction de la maladie; le vaccin prévient cette contraction. Il permet donc, d’abord, de faire chuter le taux de morbidité, qui devrait être celui présenté dans les graphiques, et non pas celui de létalité. Car oui, le taux de létalité a chuté avec les progrès de la médecine et des traitements, et avant l’apparition du vaccin contre la poliomyélite par exemple on mourait déjà moins de cette maladie, mais à quel prix? Les graphiques et manipulations de chiffres des anti-vaccins « oublient » toujours de parler des complications, des paralysies, des nerfs détruits, des méningites, ou des enfants déformés.

Une maladie grave n’est pas forcément une maladie mortelle, et les campagnes de vaccinations permettent surtout la prévention des nombreuses complications associées à ces maladies « dont on ne meurt plus ».

Que reste-t-il?

Il reste que les suspicions et les idées reçues, une fois présentes, sont inexpugnables. Pour beaucoup de gens, peu importent les questions de santé publique, le vrai problème c’est que les laboratoires gagnent de l’argent. Peu importent les très nombreuses études établissant la sécurité et l’efficacité des vaccins, une étude bidonnée, une seule, et c’est la seule dont on se souviendra.

C’est le triste constat laissé par cette étude du Dr Andrew Wakefield (6), qui établissait soi-disant un lien de causalité clair entre le vaccin ROR et l’autisme. L’étude a été rejetée, le pot-aux-roses découvert (le scientifique avait été poussé par un cabinet d’avocat véreux) et la carrière du médecin ruinée; trop tard, pour une partie grandissante de la population, encouragée par des personnes indescriptibles, qui font de la peur un fonds de commerce, « le lien a été prouvé », et le doute parasite l’imaginaire collectif comme une mauvaise tique.

Il reste  que certaines populations crèvent désespérément de maladies que l’on ne voit plus chez nous grâce en grande partie aux vaccins, et que les premières choses qu’on essaie de leur apporter sont, dans l’ordre, l’eau potable, la nourriture et les vaccins, ici on ne supporte même plus le principe élémentaire du risque inhérent à toute procédure médicale ; on ne sait plus quoi inventer pour avoir l’air plus intelligent que le voisin et on s’ennuie au point d’avoir le temps de croire à des complots toujours plus tordus.

Au sujet des vaccins, on ne peut pas dire, comme on le lit partout sur internet, « chacun est libre de croire ce qu’il veut ». Si on peut se permettre, aujourd’hui, de ne pas vacciner son enfant sans qu’il coure un très grand danger, c’est parce que pour l’instant, les autres le font. 

La santé publique ne peut pas être une question d’opinion.

Et, pour rire un bon coup…

Le site du Pharmachien!

Notes

(1) Eward Jenner par le Larousse

(2)Les opposants à la vaccination par ConspiracyWatch

(3) L’ANSM et le parcours du médicament

(4)La variole et des reportages, par l’OMS

(5) La couverture vaccinale par l’OMS

(6) La triste histoire de l’étude bidonnée du docteur Wakefield. (en anglais)

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Usul, les idées et les glissements

J’ai découvert Usul, comme presque tous ceux qui le connaissent, avec le  « 3615 Usul », une chronique qui parlait de jeux vidéo, soutenue et diffusée par Jeuxvidéo.com.  J’ai franchement adoré ces épisodes, je les ai même parfois regardé en boucle, il y avait tout ; de la réflexion, des questions, des personnages symboliques  hauts en couleurs, incarnés par Usul lui-même, son collègue Dorian et d’autres issus du petit monde des chroniqueurs internet. Il y avait de l’humour, beaucoup d’humour, relevé par une couleur de gauche un peu dure, qui amenait de la profondeur dans un milieu parfois trop plat et consensuel.

Depuis 2014 Usul a lâché le 3615 pour partir en solo, et il met désormais son expérience et son talent au service d’une fresque,  « Mes Chers Contemporains »(1), qui parle de personnalités, de mouvement et d’idées. C’est rare,  c’est courageux, il a entièrement remis sur le tapis la confiance de son public, acquise en parlant de tout autre chose.

Usul a des choses à dire, des idées à avancer, il parle de son ascendance politique et du trotskysme, le ton est très frais.

Au début du premier épisode qui taille un short à BHL, il dit qu’il va utiliser des petits graphiques, car «  [il] aime bien les petits graphiques ».

Je n’aime pas beaucoup les petits graphiques. En tout cas pas ceux que l’on superpose aux propos des autres pour les caricaturer et les simplifier à outrance. C’est malhonnête mais, comme je n’aime vraiment  pas BHL, je me suis doucement laissé faire.

Les choses ont commencé à se gâter pour moi lorsque dans le troisième épisode, consacré à Etienne Chouard (1b), apparaît la trombine d’Henri Guillemin, présenté par Usul comme quelqu’un « dont on devrait s’inspirer » ; un malaise a pointé son nez chez moi, suivi de près au fur et à mesure des épisodes  par un goût amer, puis par une tristesse. Sous le vernis de l’alternatif, il y a, encore, le manichéisme crasse, les sophismes, les raccourcis grossiers ; j’ai réalisé que pour Usul tout propos semble « brillant » ou « passionnant » pour peu qu’il aille à l’encontre une doxa  parfois réelle et parfois inventée pour l’occasion. Les autres, ce sont des affreux.

On gribouille le portrait de ceux qu’on n’aime pas pour leur rajouter des crottes de nez, c’est ça, l’alternatif ?

La vérification

Si la politique n’est pas un terrain connu, même s’il m’intéresse, je connais l’Histoire beaucoup mieux.

Or, la petite phrase présentée comme un enseignement de Guillemin  « Croire en l’Histoire officielle, c’est croire des criminels sur parole », n’est pas d’Henri Guillemin, mais de Simone Weil. Guillemin le dit lui-même quelques secondes avant cette phrase, après avoir également cité Chateaubriand. Sortir une phrase se son contexte, c’était d’ailleurs une de ses spécialités, il n’est donc pas étonnant de voir Usul faire de même puisqu’il le trouve si passionnant.

D’autre part, si Einstein est certainement la première victime de fausses citations ou phrases tronquées qu’on lui attribue, Voltaire est forcément bon second,  et Chouard comme Usul sont tombés dans le piège.

Une phrase est citée comme étant de Voltaire, reprise par Chouard et symbolisant selon lui l’esprit Voltairien : « Une société bien organisée  est celle où le petit nombre fait travailler le grand nombre, est nourri par lui, et le gouverne ».  Or cette phrase n’est pas de Voltaire mais cette fois bien de Guillemin, qui, autre de ses spécialités, lorsqu’il n’aimait pas un personnage était capable de raconter tout et n’importe quoi pour en faire une raclure.

Voltaire, dans « Essai sur les mœurs et l’Esprit des Nations », dans un chapitre relatant-entre autres- l’histoire très ancienne de la Chine et tentant de définir ce qu’on entend par nation, écrit : « l’esprit d’une nation réside toujours dans le petit nombre, qui fait travailler le grand, est nourri par lui, et le gouverne » (2).  Ce qui n’a vraiment rien à voir et n’est même pas vraiment compréhensible hors contexte. Voilà pour le Chouard « brillant », qui a soi-disant « relu ses classiques ». Certainement pas : sa vision de Voltaire est simplement celle de Guillemin, dont il a bu les paroles, sans vérifier, Usul s’abreuvant à la fontaine Chouard, sans vérifier. Des poupées russes de l’à peu près.

Quelque chose me fait penser qu’il est quand même au courant, Usul, puisque la phrase apparaissant à l’écran comporte (…) à la place du début modifié.  Pourquoi ? Parce que ce n’est pas grave ?

Le gros double standard qui tache…

Personne n’est tenu de parler de ses ennemis, ou de gens que l’on estime peu, avec bienveillance, et il serait ridicule d’attendre d’une fresque sociale ou politique une quelconque neutralité, ce serait d’un ennui mortel. Et s’il n’aime pas BHL et trouve Elisabeth Lévy ridicule, il a bien raison de le dire.

Je ne reviendrai pas non plus sur les accointances de Chouard ou de Farida Belghoul, elle aussi présente quoique brièvement ; Usul a eu l’honnêteté et la force morale de revenir dessus dans des publications ultérieures, ce qui  est rare et doit être souligné et loué (3).

Le fait est que le traitement médiatique, j’entends par là la manière dont les protagonistes sont présentés tour à tour, sort complètement du cadre du subjectif.

Lorsqu’il est question du parti communiste par exemple, on voit un plan serré d’un monsieur très digne, très touchant, qu’un sanglot étrangle lorsqu’il parle d’enfants au travail à l’usine. Il n’y aurait qu’une froide pierre pour ne pas être ému. De même lorsqu’une très jeune fille, touchante elle aussi lors d’un plan encore plus serré, sourit tristement à la caméra en parlant de révolution comme seule solution. Lors de ces portraits, Usul se tait, le silence dit beaucoup et l’émotion respectueuse est de mise.

Les méchants, par contre, ont le droit à la grande fanfare ; comme pour Elisabeth Lévy, à qui Usul fait dire ce qu’il veut en entrecoupant ses propos de commentaires ou de petits dessins. Quand par exemple elle parle très fort-comme toujours-et dit « on a le droit de ne pas aimer l’Islam », Usul commente immédiatement par « évidemment, elle se contorsionne (…) elle peut pas juste arriver et dire « j’aime pas les arabes » (…) ». Il calque également des sous titres lorsqu’il veut mettre dans des propos un ridicule qui ne saute pas franchement aux yeux,  comme dans cette autre séquence, où il souligne des tics de langages qui n’ont aucun intérêt, ce qui bien entendu détourne le spectateur du propos de base. Et c’est comme ça partout, des petits dessins caricaturant à outrance des propos aux images de militaires patrouillant les gares pendant qu’on évoque une France fascisante…

…et l’homme de paille

Ce qui nous ramène à Chouard et Guillemin.

La technique rhétorique de «l’homme de paille » consiste à caricaturer, exagérer jusqu’à l’absurde une idée ou un propos pour pouvoir s’y attaquer plus facilement. Cette expression prend ses racines dans l’homme de paille ou épouvantail avec lequel on s’exerçait aux armes ; un adversaire facile. Par extension cela permet de pouvoir placer certains concepts qui n’auraient pas lieu d’être sans avoir auparavant caricaturé une situation.

Guillemin est né et a grandi pendant la IIIème République, époque où effectivement l’Histoire officielle, c’était le « Roman National », écrit par Michelet puis d’autres. Le monde avait donc besoin à la fois d’historiens modernes et d’iconoclastes ; iconoclastie dont Guillemin a fait un fonds de commerce. C’était un orateur extraordinaire, un conteur d’histoires à la mémoire titanesque, capable de parler des heures sans notes ; mais il n’était pas historien, il était polémiste, et fort capable de raconter des histoires justement. S’il pouvait parler avec beaucoup de justesse d’un Robespierre qu’il aimait bien, il pouvait aussi traîner dans la boue un Bonaparte qu’il détestait, usant de son immense talent rhétorique pour manipuler les correspondances, les faits, ou les citations comme on l’a vu.

Aujourd’hui l’historiographie n’a plus rien à voir, et sur une période donnée, surtout celle de la révolution, beaucoup d’historiens d’horizons et d’ascendances diverses ont la parole et publient librement : on trouve au même rayon beaucoup de livres traitant du même sujet, avec des éclairages et des conclusions parfois diamétralement opposés, beaucoup sont de grande qualités certains ne valent pas leur poids en papier mais se vendant très bien parce qu’iconoclastes.

Pour parler « d’Histoire officielle » aujourd’hui il faut caricaturer le présent à outrance, et c’est ce que Chouard se sent obligé de faire.

Chouard s’excite, s’énerve, simule l’exaspération et raconte qu’ « on » nous présente Voltaire comme un héros, un « parangon de vertu », qu’ « on » en dresse un portrait angélique…Pour ensuite placer sa fausse petite citation, qui montrerait selon lui que Voltaire était un « salaud ».

Même à l’école, je ne me souviens pas avoir entendu un professeur brosser un tel portrait de Voltaire, d’ailleurs on n’en parle pas tant que ça pendant l’enseignement secondaire. Trop complexe, pas le temps.  Il est surtout présenté comme un personnage complexe se délectant d’ironie.

Chouard s’en fiche complètement de Voltaire, ce qui compte dans ce petit numéro c’est de montrer qu’ « on » nous ment, qu’  « on » nous fait avaler en permanence une version glorifiée de l’Histoire et de la Révolution. Et Chouard de la remplacer par « sa » version franco française ultra-simplifiée, en lissant tellement les deux siècles qui ont suivi que c’en est pathétique. Il en reste volontairement à Guillemin parce que Guillemin lui donne raison, et il occulte tout le reste. La version Michelet de la Révolution, s’il faut admettre qu’elle a eu la peau dure pendant trop longtemps, n’a plus cours aujourd’hui, et si on a encore une impression d’ « Histoire officielle » qu’ « on » nous raconte, c’est parce qu’on en est resté aux cours de troisième et qu’on refuse d’aller voir plus loin que le bout de son nez.

C’est pas grave, d’être nul en Histoire. Il faut assumer, c’est tout…

Question sophismes, Usul n’est pas en reste. L’épisode en question commence fort, et pour montrer qu’Etienne Chouard n’est pas un complotiste fou, Usul nous présente un fou ostensible, un gars qui est visiblement allergique à la lumière et accuse le groupe Bilderberg de créer des nuages toxiques qui nous asservissent. Voilà, ça c’est un vrai complotiste, et Chouard n’est pas comme ça donc Chouard n’est pas un complotiste. Bravo…

La médaille d’or de l’homme de paille, je l’ai vue passer dans l’épisode consacré à Frédéric Lordon, « l’économiste ». Il raconte à une journaliste béate qu’une  « idéologie », celle de l’employé heureux de son travail, heureux ou en tout cas se sentant bien avec l’idée du travail, « est en train de poindre » ; il met alors un doigt devant la bouche et fait très bien semblant d’hésiter avant de dire que ça le terrifie, et ni une ni deux le compare avec l’idéologie du Socialisme Nord-Coréen. Rien de moins. Cette image est de Lordon, pas d’Usul, mais ce dernier, lui, va prendre l’image des opérateurs du 118-218, écoutés et surveillés par leurs supérieurs, et qui ont l’obligation de chanter le jingle de la publicité si le client l’exige. Voilà, apparemment ça ne peut qu’être cela, un employé heureux, c’est quelqu’un qui travaille dans un affreux call center et  qui est forcé de faire semblant. Ce serait la preuve ultime que l’idée de l’employé heureux est une idée dégueulasse.

Que reste-t-il ?

Il reste qu’il y a un fonds qui vaut vraiment le coup, dans « Mes Chers Contemporains », je pense en particulier au fait souligné par Usul que certains protagonistes sont systématiquement écartés des débats et de la scène, surtout en ce qui concerne la mémoire de la France dans la colonisation, au fait qu’on voit passer des personnalités qui méritent vraiment d’être découvertes ou encore qu’Usul parle de la lecture de livres. Rien que pour cela je trouve que la chronique mérite sa place. Il y a aussi des rappels, sur la télévision et ses réalités, sur les ascendances de certaines figures politiques à la veste souple, et des idées auxquelles je ne crois pas mais qui devraient être plus débattues, comme la démocratie par tirage au sort. Un vent frais, internet en a bien besoin.

Et c’est vrai, oui, les BHL ou les Elisabeth Lévy n’ont besoin que d’une pichenette pour qu’on leur fasse dire « des choses », c’est d’ailleurs leur gagne-pain, ça marche très bien pour eux et ce n’est pas moi qui irait les défendre.

Mais cette pichenette, Usul la donne, et cela me dérange, cela me dérange  beaucoup.  Je ne veux pas que l’on remplace les idées des gens par des petits dessins, je ne veux pas que l’on me dise si un propos va être affligeant ou non avant même que je l’aie entendu, je ne veux pas que l’on essaie de saboter mon esprit critique sous prétexte de vouloir me faire réfléchir. Et qu’on prétende avoir « relu » ses classiques. Pour cela, la télévision suffit, merci bien.

Une idée, si elle est forte, n’a pas besoin d’un échafaudage de saloperies pour tenir debout.

(1) Les vidéos d’Usul sur Dailymotion

(1b) Le citoyen (Etienne Chouard)

(2) Voltaire, Essai sur les moeurs et l’esprit des Nations

(3) Commentaire d’Usul sur Facebook

 

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Café des complots

Nouvelles idées reçues

Savez-vous que les lieux communs du bavardage voient arriver des petits nouveaux ? Et que ces jeunots prennent de la place, poussant du coude les vieillards que sont pluie, beaux temps et circulation? Ils sont frais, infiniment plus intéressants et efficaces que la forme des nuages ou l’humidité des pavés. De toute façon, si comme moi vous vivez à Paris, c’est vite fait ; il fait gris et les pavés sont luisants. Il paraîtrait même que c’est pour cela que les Parisiens ne se sont plus parlé pendant longtemps…

Faites place aux superstars des nouveaux lieux communs : les américains ne sont pas allés sur la lune, le 11 Septembre c’est n’importe quoi et les médecins sont des vilains menteurs parfois mangeurs d’enfants.

Vous  haussez les épaules, je sais. Pourtant, n’avez-vous pas remarqué ces petites phrases, qui accompagnent trop souvent tel ou tel sujet ?

Si Flaubert écrivait son Dictionnaire des idées reçues aujourd’hui, on y trouverait:

Lune    Mensonge découvert depuis longtemps, on sait maintenant que c’est un fake. Évoquer sentencieusement Stanley Kubrick comme réalisateur faux film.

Onze Septembre     Quand même, il y a plein de trucs bizarres. On ne sait pas vraiment ce qui s’est passé. Évoquer sentencieusement un avion qui n’aurait pas existé.

Vaccins   Poisons dangereux, on nous force à faire piquer nos chers bébés pour des maladies qui n’existent pas. Il y a du mercure dedans qui rend autiste. Dire: tout ça pour le fric.

Et, dans tous les cas, évoquer un site internet « qui explique super bien les choses et on comprend tout » fait par un mec « vachement sérieux ».

Ces trois idées ont en commun un antiaméricanisme latent ou en tout cas le rejet de l’autorité ; c’est bien en cela qu’elles sont devenues des lieux communs. En effet, qui osera, au café, affirmer sa confiance en l’ordre établi, ou vanter les mérites d’une  institution ? Pouah, cachez cet idiot que nous ne saurions voir. La méfiance est de mise, et en bavardant de ces petites théories toutes brillantes à force d’être polies, on se serre les coudes, on a chaud, on se donne l’impression d’être un peu un résistant, ou au moins un peu révolutionnaire. Quiconque osera  parler de la grandeur romantique du programme spatial américain, ou de certaines qualités de ce pays honni, sera accusé d’être un mouton bêlant avec le troupeau, ou, pire encore, pro-américain. Pas de place pour la modération, au café, l’absolutisme règne en maître et aucune révolution ne l’aura  décollé ; on est d’accord avec tout, ou avec rien.

Assez souvent, ces bavards on le ventre mou. Devant une personne bien informée sur les missions Apollo, sur la médecine ou sur le déroulement de la journée du 11 Septembre, ils se dégonflent assez vite et le groupe est dispersé. Mais parfois, on tombe sur un dur, un os, un mec qui a beaucoup lu et qui connaît beaucoup de détails obscurs. Un comme ça, on en rencontre tous régulièrement, mais souvent c’est à propos de politique qu’il se manifeste. On le reconnaît à ceci qu’il a un débit rapide et des formules travaillées, il utilise beaucoup de grands mots. Il fait un bel effet, et moi ce type je ne l’aime pas. Parce qu’il a appris ses phrases par cœur, parce qu’il débite, parce qu’il est absolutiste. Parce qu’il convainc, souvent…

Ce type, assis avec nous à la terrasse du café, on va l’appeler David. Il a des lunettes,  une écharpe, beaucoup de cheveux et quand vous n’êtes pas d’accord avec lui il vous regarde comme si vous étiez un abruti.

(Si vous vous appelez David, ne prenez rien personnellement, il fallait choisir un nom. D’ailleurs le David que je connais ne s’appelle pas David)

La boue

Il faut bien admettre que ces idées séduisent. Et d’abord, sont-ce des idées ou des vérités ? On sait bien qu’on peut faire voir n’importe quoi à la télévision, ce ne sera pas la première fois qu’on essaie de nous mener en bateau. Et les armes de destruction massives en Irak ? La médecine également n’en est pas à son coup d’essai en matière de filouterie, et les accidents, les prescriptions abusives, le sang contaminé, les médicaments qui tuent ? Et puis ça paraît quand même bizarre, deux astronautes qui vont vers la lune dans cette laide boîte à sardine, et qui reviennent, sans aucun problème ?

Sur ce sujet des missions Apollo, David déroulera pour vous convaincre une liste interminable de photographies truquées, d’impossibilités techniques avérées, d’expériences à faire chez soi qui prouvent que ceci cela, sans compter, bien sûr, ses potes qui s’y connaissent en physique ou en cinéma et qui lui ont confirmé que ceci cela. Il y aura forcément le drapeau américain qui flotte au vent alors qu’il n’y a pas d’air sur la lune, l’éclairage artificiel des photographies, photographies d’ailleurs trop belles pour être vraies, et, fer de lance, le fait que personne ne l’a jamais refait depuis. Le gouvernement américain aurait créé de toutes pièces le plus grand canular de tous les temps!

Votre instinct, vieille bête maigre et délaissée dans un coin de votre tête, vous dira que quand même, c’est un peu gros, cette histoire. Une autre voix, celle de la facilité, beaucoup plus en forme, vous susurre « Plus c’est gros plus ça passe, ils se font du fric sur ton dos, révolte toi ! ».

C’est le pavé glissant que David vous posera sous le pied ; celui de la révolte citoyenne, du devoir de contestation, de la résistance à l’oppression ; concepts précieux, éminemment louables en période d’obscurité mais qui, dévoyés et utilisés sans mesure poussent à rejeter par principe tout ce qui semble venir d’en haut, sans distinction.

Derrière, un torrent de détails, de citations, parfois flous parfois étonnamment précis, insaisissables, une coulée d’accusations vibrantes et de films très sérieux à voir absolument. Une mer de boue dans laquelle la connaissance, la raison ou même la science perdent toute leur force et leur utilité, charge de cavalerie désastreuse se brisant sur les carrés imperturbables de la démagogie. Les arguments rationnels sont les êtres mal aimés des conversations ; ils sont pâles, lents, ennuyeux à mourir, personne ne veut se faire expliquer les lois du mouvement de Newton ou le fonctionnement d’une combinaison d’astronaute à volume constant. On n’aime pas ce qu’on ne comprend pas.’Faut que ça brille, que ce soit sucré, facile à avaler rapide à digérer.

 La croisée des chemins

 Le début d’une conversation avec un David (on en connaît tous un, le mien ponctue ses explications à l’aide d’une cigarette, après tout nous sommes en terrasse), est un moment crucial: c’est le seul moment où plusieurs choix s’offrent à vous.

Il y a bien évidemment celui que souvent presque tout le monde fait, vous, moi, y’a pas de honte ; c’est de se laisser endormir doucement, de suivre, après tout on n’achète rien et puis c’est bien confortable, on fait partie d’une élite intellectuelle à qui on ne la fait pas, plus éveillée et plus consciente que les autres.

On peut aussi sonner la charge, avec au bout le désastre annoncé. En effet, vous pourriez passer des heures, des jours, années, certains l’on fait, à contrer chaque argument, chaque détail, prouver la véracité de telle ou telle photographie, vous arracher les cheveux, rien n’y fait. David connaîtra toujours plus de détails que vous, ses arguments, à défaut d’être plus solides, seront toujours beaucoup plus nombreux. Justement parce qu’il ne s’embarrasse pas de vérification ; dans un effet pervers de la discussion, il vous demandera toujours de soutenir la charge de la preuve, autrement dit à vous de prouver qu’il a tort. Et c’est impossible ; si quelqu’un affirme qu’il y a une théière en orbite autour du soleil, il est impossible de prouver qu’il a tort.

Rien ne sert ici de s’attarder sur les détails techniques du programme spatial américain, des attentats du 11 Septembre ou des principes froids de santé publique : internet déborde littéralement de pages dédiées, certaines infiniment plus détaillées et référencées que je ne saurais le faire, et ceci dans les deux « camps ». Inutile d’en rajouter.

Ce qui nous intéresse c’est le troisième choix possible, un choix parfois oublié et qui à mon sens constitue l’unique porte de sortie-à l’exception de la fuite-mais aussi et surtout le seul moyen d’éclairer les indécis:

Tirer le fil…

L’image de la théière en orbite n’est pas de mon invention, elle est même célèbre sur le champ de bataille où s’affronteront jusqu’à la fin des temps créationnistes et évolutionnistes ; livrée par Bertrand Russel, elle illustre-entre autres-le principe de charge de la preuve (la charge de la preuve devrait incomber à celui qui clame l’existence de la théière, pas aux autres) mais aussi le fait que l’impossibilité pour une affirmation d’être réfutée ne constitue pas une preuve en soi. En application à ce qui nous intéresse, il est impossible de prouver que le gouvernement américain n’a pas fait sauter lui-même les tours jumelles, il est impossible de prouver que les vaccins ne sont pas un abus de la médecine moderne, ou que le film de l’alunissage d’Apollo 11 n’est pas un faux. Se lancer dans un tel combat, c’est tuer son cheval.

Acceptons momentanément l’existence de la théière. Et demandez d’expliquer par exemple le processus qui a amené la théière sur son orbite entre la Terre et Mars…C’est impossible sauf à se ridiculiser. Il s’agit en fait de tirer David vers l’avant, de l’obliger au mouvement. De faire descendre les Anglais de la colline, à Waterloo…

Car accepter, par exemple, que le vol 77 n’a pas percuté le pentagone, c’est affirmer qu’un vol entier a disparu, corps et biens, avion et passagers.

Accepter que les vaccins sont au mieux inutiles, au pire des poisons, c’est affirmer entre autre que des millions de médecins, pharmaciens, laborantins, sont dans le coup, partout sur la planète, et ce sans piper mot; c’est réfuter également l’existence de grandes épidémies du passé et leur disparition dans les pays aux populations vaccinées.

Accepter l’idée que les photographies et films pris sur la lune sont des faux, impliquerait un nombre incalculables d’opérateurs, techniciens, cinéastes, ingénieurs, journalistes, et signifierait qu’au minimum dix-huit astronautes sont dans le coup, eux aussi dans un silence absolu depuis un demi-siècle. Oui, m’sieudames, dix-huit, car, les détracteurs l’oublient souvent, il y a eu six missions Apollo réussies-en tout cas selon la NASA- chaque mission comportant une équipe de trois astronautes, dont deux posaient le pied sur la Lune.

…et le suivre

Isolons par exemple le cas du 11 Septembre, et poursuivons jusqu’au bout les implications d’un faux vol 77, de l’idée selon laquelle un missile aurait percuté le pentagone, à la place d’un avion.

Comment fait-on disparaître un avion et ses passagers, sans aucune trace ? Des événements récents et tragiques nous apprendraient qu’il suffirait de le perdre en mer. Problème majeur, le trajet de ce vol était Washington-Los Angeles, à aucun moment n’était-il censé survoler de l’eau. Le débranchement de son transpondeur n’explique pas tout : il est tout de même suivi par les radars en tant que gros objet volant. Il aurait donc dû survoler une portion non-négligeable de territoire américain, au vu et au su de très nombreux opérateurs radars (eux aussi restés silencieux), avant de s’abîmer en mer. Sans que personne ne retrouve jamais de débris, de corps ou de boîte noire. Une opération extrêmement risquée et cynique, tout ça pour envoyer, en lieu et place de l’avion, un missile…d’origine inconnue et tiré lui aussi par des opérateurs et militaires restés tous muets sur le sujet. Plus c’est gros plus ça passe ?

Sans compter qu’il faut avoir l’équipage dans le coup, ou tout au moins un des pilotes, prêt à se suicider…Un autre scénario consisterait à faire atterrir l’avion dans une base secrète, et faire disparaître tout le monde.

Un autre argument star des chercheurs de vérités du 11 Septembre est que les tours jumelles se sont effondrées à l’aide d’une démolition contrôlée, et non à cause de l’impact des avions et de l’incendie consécutif (ce qui donne naissance à un petit bébé lieu commun, les tours effondrées à la vitesse de la chute libre). Soit. Mais alors, l’organisation obscure qui tire les ficelles aurait fait poser, en grand secret, des charges explosives partout dans les deux bâtiments, des charges parfaitement synchronisées, pour ensuite lancer deux avions de lignes pleins de passagers sur ces mêmes bâtiments. Avec, là encore, soit deux autres pilotes suicidaires, soit des pirates de l’air à la solde de la Maison Blanche. Eux aussi suicidaires. À moins que les avions ne soient téléguidés, thèse elle aussi avancée fréquemment.

Au programme, à chaque fois, un nombre gargantuesque de personnes impliquées, une logistique monstrueuse (les « chercheurs de vérité » eux-mêmes divergent sur le type d’explosif utilisé et la quantité nécessaire, dans tous les cas quantité énorme et à la pointe de la technologie) dans le silence le plus total. Les gens qui « passent aux aveux » ne sont jamais directement concernés; et sont d’ailleurs bien souvent des personnes dont on a déformé les propos.

Pas besoin d’être expert en quoi que ce soit pour comprendre que, d’une part, des gens capables d’échafauder et de mettre en œuvre un plan aussi ridiculement complexe et risqué sont peu susceptibles d’aller dépenser quatre avions là ou quatre bombes auraient suffit, ou inversement ; d’autre part, une autorité disposant d’une telle puissance de mensonge et de contrôle n’aurait absolument pas besoin d’une manigance aussi ubuesque pour justifier d’envahir l’Afghanistan. La preuve en est que pour justifier l’invasion de l’Irak, Colin Powell s’est senti obligé d’agiter une petite fiole devant les Nations Unies…

La raison d’être d’un complot

Ces scénarios ont l’ étrange de particularité de résister indéfiniment aux assauts théoriques ou scientifiques lancés sur chaque détail, sur chaque argument, mais de s’écrouler immédiatement dès qu’on veut trouver un enchaînement logique à leur histoire. Le réflexe social de rejet de l’autorité explique en partie le succès de ces théories ; mais leur raison d’être, c’est d’occuper le vide laissé par l’ignorance dans un domaine donné. On se méfie de ce que l’on ne comprends pas, les théories fumeuses squattent les espaces laissés à l’abandon par fainéantise, on ne veut pas apprendre ou s’attarder sur des concepts opaques et difficiles d’accès, on préfère ce qui explique tout très vite. En bonus, on fait  partie d’une élite intellectuelle, mieux informée qui, elle, ne se fait pas avoir.

Les sans limites et la limite de la logique

Bien sûr, le manque de logique n’impressionne pas David, et en bel entêté il ne s’arrête pas au premier obstacle invraisemblable. Répondant au principe de l’escalade d’engagement, selon lequel il est extrêmement difficile de revenir en arrière après avoir investi (de l’émotion, du temps, de l’argent peu importe), il corrige l’irréalisme de telle ou telle théorie en y juxtaposant une autre, qui couvrira un champ explicatif toujours plus large mais de plus en plus irrationnel.

Ainsi en va-t-il des Illuminati, société secrète (que tout le monde connaît) au pouvoir absolu, qui contrôle les gouvernements eux-mêmes, et qui utilise pour abêtir la population mondiale les chemtrails, ces traînées que l’on voit apparaître dans le ciel après le passage d’un avion, ce que nous autres idiots prenons pour de la condensation mais qui en fait est un poison (selon les versions il serait aussi stérilisant). N’ayez pas peur, apparemment il suffirait de vaporiser du vinaigre dans votre jardin pour être protégé.

Les Illuminati seraient d’ailleurs des hommes lézards, les Annunakis, venus d’une autre planète (celle qui devait passer en 2012 mais qui ne devait pas être au courant elle-même, puisqu’elle n’a pas daigné se présenter), là non plus n’ayez pas peur, David Icke vous explique tout. Ils sont tous dans le coup, la Reine d’Angleterre elle-même serait une femme-lézard. Certains disent que ces reptiliens vivent dans de gigantesques villes juste là, sous nos pieds, car chacun sait que la terre est creuse n’est-ce pas. D’ailleurs, il est parfaitement normal que vous n’en ayez jamais entendu parler, tout ce que vous avez appris, tout ce que l’on vous a enseigné depuis votre naissance, gros tas de mensonges tout sale, est issu une volonté des élites reptiliennes ; ils sont aux origines de l’humanité et d’ailleurs ce sont eux qui ont construit les pyramides d’Egypte.

Ces théories, et ne riez pas, elles sont très en vogue, font partie d’une cosmogonie extrêmement complexe, immersive, qui entend couvrir la totalité du réel, se contredit en permanence mais se nourrit d’elle-même, tourbillon de fumée opaque contre lequel votre logique trop solide n’aura jamais aucun effet.

H.P.Lovecraft lui-même y perdrait la raison…Nul ne sait vraiment jusqu’où descend une de ces pentes savonneuses ; ceux qui l’empruntent reviennent rarement.

Demain

«Et le droit à la croyance, alors?» Entends-je…

Voici une idée à ruminer lentement: les gens qui plongent dans ces univers nébuleux souffrent à terme de dissonance cognitive. Il s’agit pour un individu du décalage entre la réalité et ses croyances. Cette confrontation douloureuse, dans de rares cas, pousse à une adaptation ou un changement de croyance; dans la plupart cas, elle pousse au biais cognitif, qui consiste à changer sa perception de la réalité, à rechercher des personnes ou des groupes qui partageront et conforteront cette croyance; l’enfermement vient tout de suite après.

Les adolescents, naturellement friands de fantastique-et c’est une bonne chose-, sont aussi les cibles privilégiées de ces cosmogonies dissociatrices.

Ils sont surtout les parents et instituteurs de demain.

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L’odyssée d’une non-information second volet

Rang de pigeons

«Ceci n’est pas une information»

Magritte

La suite de l’enquête: le premier volet est à lire!

D’abord il n’y a pas d’auteur, chez Bridoz. En fait il n’y a rien, même pas à mentions légales (ce qui est illégal), à peine deux petits paragraphes au sujet de google analytics et google ads. Une recherche un peu approfondie aboutit à un administrateur anonyme, domicilié…au Panama. Il est trop tôt pour en perdre son chapeau : pas forcément de compte en banque secret derrière tout ça, simplement le propriétaire du site qui utilise « whoisguard », un système de protection des coordonnées qui renvoie automatiquement à une adresse et un numéro de téléphone panaméens. Un site comme Bridoz est en fait ce que les connaisseurs appellent un clickbait (appât à clic), un conglomérat d’articles vides, au titre criard, tapageur, jouant parfois sur l’aspect scientifique, souvent sur l’émotion (« elle se fait cracher à la gueule, et pourtant sa réaction va vous étonner »), et encore plus souvent sur la sexualisation à outrance des images (oui toi là-bas au fond, tu sais de quoi je parle).

La seule raison d’être de ces articles, je dis bien la seule, est de vous attirer sur un site et de vous y faire rester, à grands renforts de passionnants diaporamas avant/après, de chats qui pètent ou de 10 raisons pour lesquelles Jennifer Lawrence elle est vraiment trop cool. Et surtout de nichons. Car une bonne partie de votre écran est mitée de bannières publicitaires, qui rapportent de l’argent ; en bas de l’article en question, et également souvent sur la colonne de droite (et pour ceux qui poussent le bouchon, partout à la fois), il y a la rubrique « à voir aussi », « à découvrir »  ou « recommandé pour vous ». Ces espaces sont vendus ou loués par l’administrateur du site  à des gestionnaires d’espaces publicitaires (On voit très souvent les deux mêmes, Taboola et Outbrain : ce sont les équivalents numériques de JC Decaux en France, par exemple) qui à leur tour ont pour clients des marques, des magazines, des sites marchands ou même d’autres clickbaits. Les sites comme Taboola ou Outbrain proposent plusieurs qualités de services, allant de la simple location d’espace publicitaire au targeting, c’est-à-dire des pubs ou des contenus qui correspondent à votre historique de navigation (les fameux cookies). Avec différents types de forfaits, comme le forfait au clic, avec lequel l’annonceur (la marque par exemple) paye un minimum de 10$ puis un prix pour chaque clic qu’il reçoit. Outbrain ou Taboola, reçoit l’argent ainsi généré par chaque clic et en reverse une partie au propriétaire du site, qui dans toute cette histoire empoche les sous sans avoir franchement transpiré.

Ce type de service est également utilisé sur des sites un peu plus respectables, de média par exemple, qui mettent en valeur leurs autres articles du moment, pour vous faire rester sur leur page et gagner de l’argent, et c’est bien normal, les vrais journalistes, eux, travaillent pour manger. Et il n’y a pas de raisons de laisser sur le net des articles qui au même moment sont payants en kiosque…

Dans le cas de Bridoz et consorts, Il ne s’agit pas de reporters ni de pigistes, mais d’une nuée de chatons, de paires de seins ou d’histoires mièvres, qui s’abat sur votre ordinateur comme un monstrueux nuage de criquets venus dévorer vos cookies.

« Cet homme a appris 150 langues en un mois »

                                                      +image très agaçante d’un barbu en chemise à carreaux

Aux origines du torchon

J’ai voulu m’intéresser un peu à l’origine de cet article, doutant que mon dealer de non-informations se donne la peine d’écrire des articles, même vides de sens. Une simple recherche Google suffit en général à retrouver une source, moyennant un peu de temps.

Cette fois j’en perdis bien mon chapeau…Des dizaines de sites reprennent exactement le même contenu, dont certains sont très connus des réseaux sociaux*, une cohorte d’autres plus obscurs, bref, en fait toutes les pages web de grand journalisme y sont. Et c’est vrai pour les autres articles de haut niveau scientifique, tel le lubrifiant au cannabis qui donne 15 orgasmes…Et ce n’est que pour la version française.

Car bien entendu, les recherches du Professeur Kanazawa étant publiées en anglais, je doutais franchement que l’article source fût en français. La version anglaise du titre donne le même résultat. Article pompé, repompé, traduit, retraduit, coupé, ou tout simplement copié-collé. Certains changent légèrement le titre (en inversant courageusement l’ordre des mots par exemple). Avec quelques surprises, par exemple le site Spiritscienceandmetaphysics qui possède l’exacte réplique de l’article de Bridoz, avec les mêmes images, la même mise en page, une traduction mot pour mot…et un jumeau français, Espritscienceetmetaphysique.

Après la publication des deux articles de Kanazawa dans Psychology Today, on voit seulement apparaître quelques références à l’une ou l’autre étude, en somme  pas grand-chose avant Esquire, en Novembre 2013. C’est l’apparition de cet article tel quel la plus ancienne que j’aie retrouvée, ce qui ne veut pas dire que ce soit la première. En tout cas, de là, c’est l’explosion, la publication est reprise par foule d’autres sites, en toutes les langues, certains en citant honnêtement Esquire, beaucoup en se l’appropriant tout simplement, puis de nouveau quelques autres blogs en 2014, en France également. Et puis enfin la plus forte résurgence de cette irritante variole, en Mars 2015, avec une petite dizaines d’autres sites…

Les reprises successives sans aucun effort de recherche ou de compréhension occasionnent quelques perles dont vous serez juges; tout de même, ex aequo pour la palme d’or de la stupidité, Leptitbuzz et Demotivateur pour les magiques « plus de sexe nous rendrait-il intelligents » et   » En gros, le fait de se coucher tard nous rendrait plus intelligent « . Vraiment, ne rien comprendre à quelque chose qui est déjà un torchon, bravo.

Nous ne sommes plus une cible, mais un produit

Bref, en fait une non-nouveauté qui a eu beaucoup de succès et généré…beaucoup d’argent. Rapide survol : l’article d’Esquire a été partagé plus de 85 000 fois, liké sur facebook via Elitedaily presque 200 000 fois, la version Bridoz partagée plus de 150 000 fois et likée autant, etc…Chaque partage implique un nombre de liens  vers les autres articles que je ne veux pas compter, quand bien même je pourrais, provoquant chaque jour une gigantesque tornade de dollars récupérés par Outbrain, Taboola et les joyeux propriétaires de ces assemblages en carton. Tout un monde de vide.

Alors oui, j’entends bien que sur ces quelques millions de partages et de likes, il y ait une proportion sensible de second degré. C’est l’argument des consommateurs de magazines féminins/masculins/psycho, en somme : « Oui je sais que c’est débile, c’est juste comme ça, pour rigoler »…Oui oui.

Car le procédé est loin d’être nouveau, comme vous vous êtes sûrement déjà fait la réflexion. La couverture de magazine représentant une fille superbe (qui n’existe pas), auréolée de titres inspirants comme « êtes-vous dépressive », « votre mec préfère-t-il les salopes » ou encore « plus de muscles et plus de fric pour les épater », vous la voyez passer dans la rue ou à la gare depuis toujours, et…elle est toujours là!  Pour plus d’information sur la belle histoire d’amour entre les magazines et le marketing, je vous conseille l’excellent Hacking Social, qui comporte également un article très détaillé au sujet du clickbait.

L’information en packs achetés à l’avance

Pendant cette palpitante enquête, je suis tombé sur un article du Canard Enchaîné de la semaine précédente (04/03), qui parlait du rachat par Publicis (un très gros groupe de marketing et communication) d’une petite mais lucrative agence de presse, Relaxnews, pour 15 millions d’euros. Comme nous l’apprend le canard, Relaxnews est une petite boîte spécialisée dans l’info-loisirs, ou « infotainment » outre-atlantique. Pas tout à fait le genre d’article pseudo-scientifique dont j’ai parlé, mais par contre exactement ce qu’on peut trouver dans des magazines ; psycho-santé, interview de coach de stars,  retrouver la forme en 15 jours après les fêtes, les tendances littéraires de l’année…En visitant le site web de la petite entreprise, on apprend que ces articles peuvent être achetés par packs et par année. Par exemple si on achète le pack bien-être (de 4500 euros à plus de 12000 selon les options), Relaxnews fournira au client un total de 180 dépêches, très formatées elles aussi et toujours les mêmes selon la période de l’année : « Detox » juste après les fêtes, maigrir/remise en forme juste avant le printemps, idées cadeaux avant les fêtes…bref, là encore du grand journalisme.

Les clients de Relaxnews sont d’abord les sites web des grands médias : Libération, Le Monde, Le Figaro, Les Echos, L’Express etc. Du contenu « relax » pour faire rester le lecteur un peu plus longtemps, voire cliquer un peu plus loin. Mais Relaxnews a aussi pour clients des grandes marques, comme la nébuleuse LVMH, L’Oréal, Heineken, Amazon, Microsoft, Orange…Clients également de Publicis! On peut quand même deviner un peu ce qu’on risque de trouver dans les articles « idées cadeaux » ou « les objets à ne pas manquer en 2015 »…L’agence Relaxnews propose également, comme Outbrain, des services « radar », avec un algorithme qui prend le pouls des réseaux sociaux, les jauge, repère les recherches et les partages les plus fréquents, qui permettent de créer du contenu qui suit la vague, et proposent même, dans les packs les plus chers, de rédiger, mettre en page, et partager automatiquement, pour vous,  ces contenus tout cuits sur les réseaux sociaux…Le très flippant fast-food de l’information.

Je m’égare ? Absolument pas : le fil d’Ariane est toujours le même, la non-information, le repompage, les réseaux sociaux qui créent, nourrissent et recyclent eux-mêmes des contenus destinés uniquement à acheter et revendre les cookies, les clicks, et du vent. Ce fil d’Ariane, c’est nous. Enfin, surtout vous, moi je me suis fatigué à traîner mes costumes dans les sous-sols du pire de la blogosphère…pour ne rien découvrir d’illégal d’ailleurs, ni de franchement nouveau, ou même secret.

Le plus cynique, c’est que les plus friands de non-information sont parfois les plus bruyants, les antisystème à la gâchette facile, l’indignation plus rapide que l’éclair. Car la maladie est la même : exister à tout prix, partager, vite vite, s’indigner, se choquer, vite ! Lancer des pétitions avant de réfléchir, croire sans lire, être dans l’air du temps mais un peu mieux que les autres ; si on partage avec autant de gourmandise ce genre de contenu, il est fort à parier qu’on réfléchit aussi peu au reste. On voit souvent passer, entre deux réactions choquées à une actualité trop vite lue, la découverte par un lycéen du moteur à énergie infinie ou bien l’histoire de Papy Génial qui a concocté dans son garage le remède à tous les cancers, au sida et à l’herpès. Les réseaux sociaux, internet en général, au lieu d’être une libération absolue de l’information deviennent en fait la course à l’existence, une folle équipée numérique qui empêche de respirer et réfléchir, sous peine de laisser passer le train…

Slow is the new cool…

Lire un vrai journal en papier, ce n’est pas juste pour les vieux cons. Sortir de chez soi, aller au kiosque, échanger une solide pièce de monnaie contre un objet réel (ce qui exclut les magazines féminins/masculins/psycho), n’est pas le même exercice intellectuel que d’apercevoir sur son écran une dépêche à la provenance inconnue, mitée d’images et de commentaires. Un journal papier, ça traîne sur le canapé, sur la table, aux toilettes, on revient plusieurs fois sur un article…Le mécanisme d’absorption et de digestion de l’information a le temps de fonctionner,  le bon sens et la raison chers à Pascal poussent naturellement le lecteur calme à vouloir vérifier ou croiser une information importante. Car la presse papier, comme je l’ai mentionné plus tôt, n’est pas à l’abri de publier par erreur ou sciemment quelques bouses, lucratives ou non…

Le monde de l’information tend vers le numérique, vers le remplacement du support papier et vers la démocratisation (pour preuve cet article même). Alors justement, le moment est plus que jamais venu d’apprendre à lever le pied et de s’habituer à réfléchir, vérifier, traquer les sources. En somme, de rendre plus humain le temps de lecture et de réflexion. La fausse information pousse plus vite que la vraie, et grâce à internet elle est extrêmement persistante ; comme une murène elle peut rester tapie dans un mauvais blog tout sombre et, un an plus tard, bondir et mordre le partageur imprudent.

*Lesaviezvous.netLesaviezvous.infoMinutebuzz.frDemotivateurHitek.fr, lepetitbuzz.fr,  Lespotinsduquotidien

Un grand merci à Bruce Ballslap, mon expert-conseiller en informatique et micro-ondologie.

Pigeon du canal

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L’Odyssée d’une non-information premier volet

Rang de pigeons

La semaine dernière un ami m’a envoyé un dessin humoristique, pour me taquiner : un bonhomme est penché sur son ordinateur, et une voix hors champ lui crie « Are you coming to bed ? » et le personnage répond « I CAN’T, someone is WRONG on the internet !!! ». On a bien ri, je me suis franchement reconnu là-dedans. Tatillon, un peu chiant et un peu obsessif. Surtout en ce mois de Mars 2015…

Car cette fois c’est sûr, la coupe est pleine et la guerre est déclarée : un article de non-science au titre racoleur a été partagé, commenté, aimé…Encore un. Vous l’avez peut-être vu passer, il vous a fait chaud au cœur, et vous avez tout naturellement eu envie d’y croire : il clame haut et fort que les gens plus intelligents se couchent plus tard, consomment plus de drogues et font plus l’amour. Je l’ai vu défiler sur mon écran, j’ai  haussé les épaules (Pff, encore un, les gens sont vraiment cons), il est repassé l’après-midi, forcément, puisque très positivement commenté…Et encore une fois le lendemain, partagé par un tout autre ami.  C’en était trop ! Fortement remonté, j’ai sorti du placard secret ma tenue de super-héros pourfendeur d’ignorance. Et je me suis mis en tête de démonter méthodiquement cet article, puis de généraliser, car moi, grand prétentieux et incorrigible sentimental, j’allais massacrer Facebook d’un seul coup d’épée.

C’était le début d’une petite aventure pour moi, que je voudrais raconter, une aventure au cours de laquelle j’ai changé de costume, enfoncé des portes grandes ouvertes et découvert le monde magique du clickbait et de l’argent facile.

« 15 bols de corn flakes qui ressemblent à David Beckham »

photo d’une paire de seins

Lorsqu’il a été partagé ce début Mars, l’article était issu du site Bridoz.com, une page de très sérieux journalisme puisqu’on y voit aussi, entre des dizaines d’autres, « 10 signes que vous sortez avec une femme, pas une fille », « ces 20 caméléons sont tellement adorables que c’en est presque insupportable » ou encore « 13 raisons pour lesquelles boire de la tequila est en fait bon pour vous ». Et ainsi de suite. Les « articles » sont bien présentés, la mise en page propre et agréable, les propos soutenus par de belles photos parfaitement lisses, bref, vous voyez le genre, ne mentez pas vous connaissez très bien.

Des gens qui vivent la nuit mais qui se couchent à minuit…

On lit donc dès le début de l’article que les gens intelligents vivent la nuit. Paf. Suivi immédiatement d’un lien vers, il est vrai, le compte rendu d’une étude statistique, rédigé en langage académique et en anglais. J’imagine que seul un faible pourcentage de lecteurs (c’est-à-dire la minorité qui ne s’est pas contentée de partager la chose basée sur le seul titre) est allé explorer ce lien, et qu’un pourcentage encore plus faible a pris la peine de lire l’étude jusqu’au bout…Dans cette étude statistique, le Professeur Satoshi Kanazawa a utilisé les données récoltées par le National Longitudinal Study of Adolescent Health, pour étayer l’hypothèse selon laquelle les gens plus intelligents seraient plus susceptibles de vivre la nuit. Il observe donc les heures de coucher et de lever d’une partie des sujets (au moment de leur vie adulte) et opère un recoupement avec leurs tests de QI faits lorsqu’ils avaient de cinq à dix ans.

En fait, on voit assez vite que le résultat n’y est pas. Kanazawa est lui-même obligé de souligner qu’il n’a utilisé qu’un seul type d’intelligence, l’intelligence verbale, et la différence relevée est très minime ; entre les sujets dits de très faible intelligence (verbale) et dits très brillants, il y a un décalage du rythme de sommeil allant de une demi-heure à une heure maximum (au moment des week-ends). Faiblesse qu’il est également obligé de souligner. On est donc vraiment loin du titre pour l’instant. Apparemment, si vous vous couchez à minuit au lieu de onze heures, vous gagnez vos galons d’oiseau de nuit, comme le suggère la belle image. D’ailleurs, l’article de Bridoz en parle, de cette demi-heure, à grands renforts de fautes de français, mais semble franchement penser que c’est très intéressant.

« Ce sont des chercheurs qui le disent »

La deuxième partie passe la vitesse supérieure et aborde le gourmand sujet de la drogue. Dès le début, là encore, autre lien vers une « étude », « publiée » sur le site web de Psychology Today ; en fait un post…du docteur Satoshi Kanazawa, encore lui. Ce post fait partie d’un blog intégré au website de Psychology Today, « The Scientific Fundamentalist ». Et là encore, même après de jolis graphiques et plein de mots, il est obligé de conclure que les résultats ne sont probants que si l’on fait abstraction des variables socio-démographiques. Il y a corrélation entre le QI et la consommation de drogues psychoactives, mais la causalité directe n’est pas établie : pas besoin d’être un génie pour supposer, par exemple, qu’un QI élevé peut mener plus facilement à des revenus élevés qu’un QI très bas, et que les drogues psychoactives coûtent cher. Il faut également se rappeler que les gens venus collecter les données sur leur cobayes n’ont pu le faire qu’avec ceux qui consomment ces drogues ET restent bien sagement chez eux. Pas d’interviews réalisée sous les ponts ou dans les squats…Les gens retrouvés à l’âge adulte sont ceux qui  font un usage récréatif de drogues chères. Le point de départ est de toute façon un syllogisme un peu étrange: les gens intelligents, selon lui, sont plus susceptibles de faire des choses que leurs ancêtres ne faisaient pas; or, les drogues de synthèse n’existaient pas « avant », donc les gens qui font usage de ces drogues seraient plus intelligents…Mouais.

Si l’idée en soi n’est pas franchement invalide ou inintéressante, elle ne constitue en tout cas absolument pas une « recherche scientifique publiée », et mon costume tout brillant de super héros m’oblige à insister là-dessus : une étude ou un article « publié » n’en fait pas une vérité établie. Il y a même des histoires cocasses de revues piégées, comme lorsque Manuel Quinon et Arnaud Saint-Martin pondent un article complètement bidon mais très pompeux, une étude sociologique de l’Autolib’, et sont publiés dans le magazine de sociologie Sociétés (à lire, c’est tordant).

A la fin de cette deuxième partie, on trouve également un lien vers un autre article académique, dont on ne peut apercevoir que l’abstract, le résumé ; le reste de l’étude est accessible en payant. On y apprend que le sujet a bien été creusé, mais que la encore le résultat n’est pas significatif. Bien entendu, je veux croire que l’auteur de l’article, en journaliste sérieux, a payé et lu l’étude dans son entier avant d’aller raconter des histoires…

Les vendeurs de sextoys, des chercheurs très sérieux

La troisième partie de ce torchon se paye carrément notre tête, cette fois c’est sûr. « Les gens intelligents font plus l’amour », huche le titre, suivi immédiatement de « des chercheurs anglais ont montré que les étudiants d’Oxford et de Cambridge achetaient plus de sex-toys que dans les autres universités ». L’ « étude » en question « publiée » dans The Telegraph est en fait une rapide utilisation de Google Analytics faite par un site de vente en ligne de sex-toys : les vendeurs voulaient tout simplement savoir qui achetait le plus de plugs anaux ou de fouets estampillés Fitfy Shades of Grey, probablement afin d’orienter leur marketing. Ils ont simplement remarqué que les universités anglaises célèbres (et très, très chères) étaient également grosses consommatrices et, en petits futés de la com’, en ont averti le Telegraph. Forts de la très scientifique interview d’une vendeuse de chez Lovehoney, l’article ose le grand écart et en conclut directement qu’ « il semble que plus l’université est prestigieuse, et plus les étudiants font l’amour », et, cerise sur le gâteau, « ceci est une découverte sociologique de taille ». Ne riez pas, c’est de la science.

Un petit mot sur le Professeur Satoshi Kanazawa

On ne devrait pas juger un livre à sa couverture, mais par contre il est excellent d’aller se renseigner un peu sur son auteur. Présenté au cours de cette aventure comme un chercheur en sociologie, un professeur d’une université anglaise prestigieuse, un sociologue évolutionniste, et bien d’autres encore, S.Kanazawa s’avère en fait être le vilain petit canard de la psychologie évolutionniste.

Il est effectivement maître de conférences à la London School of Economics, ce qui n’est pas rien. Il base beaucoup de ses recherches sur l’idée que les gens d’intelligence supérieure sont plus susceptibles d’aller vers la nouveauté, et d’adopter des comportements qui n’étaient pas ceux de leurs ancêtres. Il appelle cette hypothèse générale « Savanna Principle » comme on peut la voir apparaître dans ses articles ou études. Le problème c’est que Kanazawa est aussi le géniteur d’autres « brillantes » idées, selon lesquelles les gens intelligents ont plus de filles, les femmes noires sont moins attirantes, ou encore que les problèmes de santé dans les pays pauvres sont en fait dus à la faible intelligence de la population. Il a été assez violemment critiqué dans ses pratiques par ses collègues, au point qu’ils le distancient officiellement du domaine la sociologie évolutionnaire reconnue. A la suite d’un article un peu trop pousse-bouchon, publié tiens donc dans Psychology Today, il fut interdit de publication non-académique par son université pendant un an, et sa collaboration avec Psychology Today prit fin. Quelques publications font état de ses pratiques peu sérieuses et de sa tendance à partir de la conclusion pour tordre les chiffres et les statistiques. Une source à prendre avec beaucoup de recul, donc.

La suite…

L’aventure aurait pu s’arrêter ici. Un article pseudo-scientifique, tapageur, basé sur moins que pas grand-chose, bref, cette non-information qui constitue la quasi-totalité de ce qu’on voit filer sur les réseaux-sociaux. Je me suis dit que je pouvais poster ma prose telle quelle, peut-être toucher une demi-douzaine de personnes, et lancer un glorieux non-buzz sur Facebook. Mais j’avais quand même bien envie de savoir d’où débarquait cette hilarante et mal orthographiée non-information. Il était temps de retourner à mon placard secret  et de troquer mon costume de super-héros contre mon vieux chapeau, ma pipe et mon imper : j’allais arpenter les ruelles sombres du net et débusquer les colporteurs de junk-science qui font si mal à mon pauvre estomac…

La suite de ma petite aventure ici

 Pigeon du canal

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